les soudards

Il y a bien longtemps de cela, les lions vinrent disputer la couronne aux fleurs de lys. La guerre qui s’ensuivit dura tellement de décennies que les mémoires en oublièrent le commencement. Elle ravagea inlassablement les terres du royaume. Les paisibles hameaux étaient impitoyablement détruits et leurs habitants massacrés par les bandes guerrières de capitaines mercenaires. En ces temps obscurs, l’horreur des pillages alternait avec celle de la peste…

Circée s'élance au travers des hautes herbes en riant. Ses longs cheveux s'agitent, secoués par le vent de sa course. A l'horizon le soleil brille. C'est une belle journée d'été. La jolie petite fille s'arrête pour reprendre son souffle. Ses joues sont rouges du sang plein de vie qui les parcourt. Elle se laisse tomber au milieu des fleurs et scrute le ciel le sourire aux lèvres. Les papillons tournoient dans les airs tels de minuscules fées dansant pleines d'allégresse.
La voix d'un jeune homme retentit au loin : " Circée ! crie-t-elle, Circée ! Où es-tu petite sœur ? Il nous faut rentrer maintenant ! " La silhouette du garçon apparaît au bout du pré. La fille l'observe, dissimulée par les herbes, et bien décidée à ne pas lui obéir si promptement. Aussi il marche au hasard en l'appelant et la cherchant.
Soudain le hennissement de chevaux vient troubler ce jeu d'enfants. Surgissant de taillis épais se profilent deux cavaliers armés. Circée, toujours cachée, les contemple avec deux gros yeux bleus étonnés. Quelques nuages grisâtres assombrissent la voûte céleste. Alors l'un des cavaliers pointe son arbalète en direction du garçon. Celui-ci, stupéfait, les regarde en restant immobile. Circée se lève et crie pour avertir son frère. Mais celui-ci n'a même pas le temps de tourner la tête pour l'apercevoir. Le carreau le transperce de part en part. Son corps tombe comme une feuille morte annonçant l'automne. Une pluie fine vient lui servir de linceul.
Le second cavalier quitte sa monture et s'avance vers la fille. C'est un soldat dont l'accoutrement hétéroclite semble résulter de différents pillages, un cuir à clous qui lui protège le torse, une dague retenue à une ceinture vétuste, et un casque bosselé couvrant maladroitement son crâne. Ses yeux sont injectés de sang tout comme son nez proéminent orné d'une énorme verrue. Dans sa grosse main il tient une gourde ouverte de laquelle chutent encore quelques gouttes de vin. Le soudard est ivre. Il lui dit d'une grosse voix : " Excuse, jeune pucelle. L'arbalétrier voulait pas trucider ton coquin. Voulait seulement l'effrayer. Mais l'bougre n'a pas bougé… Ne pleure pas. J'vais bien pouvoir le remplacer, moi. Bientôt t'auras même oublié qu'il a existé ! "
Les larmes et la pluie coulent sur le visage de Circée. Elle tente bien de s'enfuir mais l'écorcheur l'attrape aisément. Il la tient d'une main tandis que de l'autre il délace les lanières de ses hauts-de-chausses pour sortir sa verge. La fille se débat mais le rustre la plaque solidement au sol. Il déchire ses frusques brutalement découvrant la blanche peau de l'enfant. Alors il s'enivre à la vue de ses formes naissantes et pénètre l'innocente qui hurle de douleur et de terreur. L'arbalétrier regarde son compère en gloussant tandis que le second se pâme d'un violent plaisir.

la sorcière

Dans cette contrée une vieille vivait à l’écart des communautés humaines. Les paysans l’appelaient sorcière. En vérité son commerce les effrayait. On la considérait comme folle. Et on la craignait. Les écorcheurs brûlèrent les villages et massacrèrent les paysans. Mais la vieille restait…

L’orage éclate et déjà les éclairs brûlent les cimes des arbres. La vieille aux cheveux épars se hâte sur un sentier boueux tandis que la pluie s’abat avec violence au milieu des ténèbres de la nuit naissante. L’ancienne grommelle des paroles étranges lorsqu’elle aperçoit au pied d’un bosquet le corps nu et transi de froid de la pauvre Circée. Elle s’arrête, se penche, inspecte de ses mains osseuses et ridées la fille dont la peau porte ici et là les marques rougeâtres des brusqueries du soudard. L’enfant est inanimée, mais elle vit encore. Aussi la vieille la soulève et la hisse sur son dos voûté. Elle l’emporte jusqu’à sa sombre masure isolée… Quand la pluie cesse on peut apercevoir briller une étoile au milieu de l’obscurité. Les fées pleurent pour Circée.

Dans l’unique pièce de la cabane la vieille attise un feu que surmonte une grosse marmite où bout un étrange breuvage. Par intermittence elle y plonge des ingrédients mystérieux qu’elle laisse barboter dans l’élixir. Ses gestes s’accompagnent de mots incompréhensibles qu’elle profère rituellement. Pendant ce temps, allongé sur une paillasse, Circée dort d’un sommeil agité par la fièvre. Une fois la mixture prête, l’ancienne y plonge une louche et en remplit une écuelle. Alors elle abandonne son chaudron et rejoint la fillette. « Les hommes se sont joués de toi, petite. Ils t’ont souillée. Et cette blessure à jamais tu la porteras. Ta place n’est plus parmi ces porcs. Elle ne l’a jamais été. Je t’enseignerai les arcanes de la nature. Tu seras belle, crainte, inaccessible… » Alors la vieille ouvre la bouche de l’enfant et lui fait ingurgiter le contenu liquide de l’écuelle. Circée tousse violemment, crache et se réveille. Elle grelotte et bave. Elle est toute pâle. Elle tente de se redresser mais vacille. Bientôt elle se penche et secouée d’un spasme elle vomit la mixture immonde dans le récipient tendu par la sorcière. L’ancienne ne peut retenir un rire affreux en la voyant ainsi. Et tout en continuant à ricaner elle verse dans la marmite les vomissures qu’elle vient de recueillir.
A la fenêtre de la masure, les créatures mystérieuses de la forêt observent avec curiosité dormir la petite fille meurtrie…

les morts

Cinq printemps s’écoulèrent. Les seigneurs avides continuaient à s’entretuer dans une lutte incertaine, les soldats et les brigands continuaient à piller et à saccager. Mais Circée grandissait aux côtés de la vieille à l’écart des troubles de la guerre. Pourtant une journée les hommes vinrent s’affronter dans un champ proche de la forêt où vivaient les deux femmes. La sorcière trouva là bonne occasion de glaner quelques ingrédients douteux sur les cadavres abandonnés aux corbeaux…

L’ancienne ouvre la marche. Elle est un peu plus voûtée, son pas est moins assuré aussi elle s’appuie à un bâton, mais sa volonté est toujours aussi forte. Circée la suit en marchant doucement. L’adolescente est grande comparée à la vieille. Elle se tient droite. Elle est belle, elle rayonne. Les deux femmes quittent l’abri des arbres et pénètrent dans une vaste clairière. Les corbeaux les plus proches s’envolent à leur arrivée. Il y en a des dizaines qui croassent et s’entassent sur les corps avachis dans les hautes herbes. La mort plane sur la clairière. Une forte odeur de charogne règne déjà. La pourriture et la décomposition sont à l’œuvre. La vieille jubile. Elle glapit des propos indistincts, sauf quand elle s’adresse à la jeune fille : « Les hommes ne servent pas à grand-chose. Mais de leurs corps on peut récupérer quelques précieux ingrédients. Ceux-là n’en ont plus besoin, de toutes façons. Ils ont eu le sort qu’ils méritaient. Ils ont joué au jeu des armes, et la faucheuse a gagné. La faucheuse gagne toujours. Ces idiots ne le comprendront jamais…»
Circée l’observe avec attention, et porte les sacoches que la vieille remplit des composants qu’elle juge utile d’emporter. Des plantes et des champignons d’abord, cueillis dans la forêt, des touffes de cheveux ou de poils, des morceaux d’ongles ou de peau maintenant, recueillis sur les cadavres des soldats. Ils sont plusieurs dizaines étendus là dans la chaleur oppressante de cette fin d’après-midi. Ils se sont massacrés sous le soleil. Les survivants n’ont même pas pris la peine de les enterrer. Ils les ont bien dépouillés à la hâte, pour leur ôter leurs plus belles pièces d’armures ou vêtements, leurs armes ou leurs bourses, mais ils ont eu tôt fait de talonner leurs montures pour s’en aller guerroyer ailleurs. Les hommes se sentent mal à l’aise dans cette forêt. Ils n’aiment pas s’y attarder.
La sorcière s’affaire et prélève à l’aide de son couteau des échantillons sur les corps ensanglantés. Parfois Circée est obligée de l’aider à retourner un cadavre trop lourd qui leur tourne le dos. Elle n’aime pas croiser ces visages blêmes et durs, souvent défigurés par une grimace causée l’effroi ou la douleur. Ils lui rappellent trop vivement les deux soudards qui ont tué son frère et qui lui ont volé sa virginité. Un instant elle s’arrête, ses yeux bleus humides perdus dans le vide. Plus loin, la vieille pousse un juron, bientôt suivi d’un petit cri. Circée tressaillit. Elle relève ses jupes et la rejoint en courant, mais il est déjà trop tard. L’ancienne penchée au-dessus d’un soldat, laisse tomber son couteau. Elle s’écarte en titubant. Une longue dague est plantée dans son ventre. L’homme n’est pas encore mort. Il brandit le poing à l’adresse de la vieille : « La mégère ! Voilà pour toi ! Elle voulait m’arracher les cheveux ! » Circée se fige. La vieille halète, déjà le sang lui monte à la bouche. Et l’autre continue à jurer, à pester, en maudissant la vieille qu’il vient de suriner. Lui ne peut pas se lever. Il a les chausses ensanglantées, les jambes vilainement tailladées. Il ne pourra plus jamais marcher. Circée ramasse une grosse pierre et s’avance derrière le soldat qui continue à insulter l’ancienne. Il ne peut pas la voir s’approcher. Lorsque la pierre s’élève au-dessus de lui, son regard croise un instant le visage de la jeune fille, calme et déterminé. La pierre s’écrase en éclatant le crâne du soldat qui a enfin cessé de brailler.

les cochons

Une poignée d’années est encore passée. Circée vit seule. Elle est devenue une jeune femme. Ses formes se sont épanouies. La guerre, elle, n’a pas cessé. De temps à autre, le hasard conduit un soldat perdu sur le chemin de sa masure, celle de la vieille qu’elle s’est appropriée et qu’elle a rendue coquette.

Dans la cour attenante à la masure, les cochons reniflent le sol boueux en grognant. Certains s’y roulent avidement. Circée les regarde en souriant. Ils sont tout roses et ridicules comme des hommes nus qui auraient été exposés trop longtemps au soleil. Elle se rapproche d’un récipient métallique évasé rempli d’eau claire et y contemple les reflets de son visage envoûtant. Elle relève sa chevelure brune et la roule en chignon. Ses yeux bleus brillent au milieu de l’eau limpide. Un porc aventureux s’avance alors jusque dans son dos et commence à lui lécher amoureusement l’une de ses jambes. Surprise de cette soudaine affection, elle rit simplement. Puis en se retournant elle lui dit : « Mais gros cochon, n’as-tu pas compris que tu n’es plus qu’un vulgaire animal rondelet ? Allez, retourne à ton auge, dans la fange, retrouver tes compagnons ! » Et le porc la regarde incrédule. Une larme semble couler de ses yeux. Finalement il baisse son groin et repart rejoindre les siens.

Le soleil s’éteint doucement derrière la forêt. Circée jette un dernier regard aux arbres majestueux au-dessus desquels tourbillonnent les corbeaux. Elle referme la fenêtre et baisse le morceau de tissu rouge qui lui sert de rideau. Elle retire un à un les boutons de sa longue robe pourpre, dévoilant progressivement aux objets de sa chambre son corps gracieux. Elle la pose délicatement sur le dossier d’une chaise en bois. Circée détache alors ses longs cheveux noirs et va tranquillement s’étendre sur son lit bordé. Cela fait longtemps pense-t-elle qu’elle n’a pas vu un chevalier. Ses paupières lentement s’abaissent et bientôt les ténèbres envahissent la pièce caressant furtivement la blanche peau de Circée.

Il fait une grande chaleur lorsque Circée revient à sa demeure en portant un panier de pommes ramassées dans le petit pré. Elle a remonté les longues manches de son habit jusqu’au niveau de ses épaules, découvrant ainsi ses bras aux doux rayons du soleil. Quelques gouttelettes de sueur perlent de son visage rougi par la lumière.
Soudain, au détour du sentier envahi par d’épaisses touffes d’herbe verte, alors qu’elle n’est plus qu’à quelques pas de sa masure, elle voit s’approcher un cavalier en armure et au heaume relevé, émergeant de la lisière de la vaste forêt. Circée esquisse alors un sourire malicieux. Une visite, enfin ! Mais elle continue à avancer vers le seuil de sa demeure, comme si elle ne l’avait pas remarqué. Au moment où elle s’apprête à en ouvrir la porte de bois, le guerrier la hèle du haut de sa monture : « Hé ma toute belle ! lui dit-il, n’as-tu point vu passer non loin d’ici plusieurs hommes d’armes à cheval ? » Circée se retourne et le regarde. Ses yeux bleus le fixent d’une troublante façon. Le sourire du cavalier se fige en découvrant la jeune femme qui lui fait face. Frappé par la beauté inattendue de cette voluptueuse paysanne, il hésite et se découvre le crâne, fixant le heaume à sa selle. L’homme est solide et bien musclé. Une barbe sauvage couvre son visage endurci. « Non, soldat, lui répond-elle. Rares sont les gens qui traversent cette contrée. Et encore moins les bandes armées. Même la guerre semble ne point y passer. »
- Alors c’est une chance de t’avoir trouvée avant eux ! s’exclame-t-il en riant d’une voix forte. Je suis fatigué, j’ai chevauché toute la nuit à la recherche de mes compagnons. Mon cheval est épuisé. J’aimerais me reposer ici avant de repartir.
Circée acquiesce en hochant la tête. « Bien entendu », murmure-t-elle. Puis pour elle-même : « les hommes veulent toujours se reposer dans cette masure ». Contre la palissade de bois fissurée qui délimite la cour attenante les cochons se pressent pour les observer. Ils commencent à grogner et à s’agiter…
Tandis que le bel étalon, débarrassé de son harnachement, rumine parmi les hautes herbes qui bordent la maison, le cavalier lave avec soin sa cuirasse encrassée. Circée lui a apporté une grande bassine d’eau avec laquelle il a procédé à ses ablutions avant de se mettre à nettoyer ses vêtements guerriers pour en atténuer la saleté et les taches de sang séché. Circée l’observe, de la fenêtre de la masure. Sur le foyer la marmite contient une soupe de légumes qui mijote. Les arômes s’en échappent vers l’extérieur pour venir titiller les narines de son hôte. Celui-ci les hume avec délice, lui qui sent son ventre vide gronder.
Plus tard ils sont à l’intérieur. L’homme a mangé tout son saoul, non sans lui avoir adressé moult louanges au cours de son repas. Car il mange seul. Circée est restée débout à l’écouter, inexpressive, à l’exception de ses deux yeux bleus attentifs. D’habitude, ceux qui viennent la visiter sont moins prolixes. Ils ne s’embarrassent guère de compliment. Ils mangent, ils éructent de satisfaction, crachent et pètent. Puis ils la prennent une fois couchés dans son lit. Certains, moins patients, la prennent même avant d’être couchés, avant même de manger. Les hommes la regardent en bavant et veulent la dévorer. Elle ne les repousse pas. Elle exige simplement qu’ils se lavent d’abord. Et généralement ils obéissent, curieusement. Circée les accueille avec le même visage sans expression. Elle ne sourit pas, elle ne grimace pas, elle ne gémit pas. Elle les laisse se repaître de son corps, elle les reçoit comme on subit le temps que l’on sait perdu à attendre sans rien faire, comme un moment inéluctable et ennuyeux qu’il faut bien supporter…
L’homme lui parle avec sa forte voix. Il tente de la faire causer. Il lui pose des questions. Circée les élude pour la plupart. Elle répond par peu de mots. Curieusement il semble s’intéresser à elle, à sa vie perdue ici dans cette forêt. Ce cavalier se montre différent de ses prédécesseurs. Cependant les propos de la vieille lui reviennent. Elle ne doit pas se laisser enjôler. Elle doit se méfier. De toute manière, il est déjà trop tard pour ce cavalier.
L’homme a déposé son épée, mais il garde encore un couteau, celui dont il s’est servi pour manger. Il bâille, il a l’air épuisé. Il est un peu déçu par son absence de réaction, mais il n’abandonne pas sa bonne humeur pour autant. Il regrette qu’une belle jeune femme comme elle reste si triste. Il préfèrerait la voir sourire. La tristesse, c’est son quotidien à lui, à la guerre. La guerre, c’est le malheur et la douleur… Dehors, il fait déjà nuit. Deux bougies éclairent la pièce.
Circée commence à être troublée. Elle est fatiguée elle aussi. Il lui faut en finir. Pourquoi ne se jette-il pas sur elle comme le font habituellement les soudards ? Pourquoi hésite-t-il ? Qu’attend-il ? N’y tenant plus elle décide de prendre l’initiative. Tandis que l’autre continue à parler des horreurs de la guerre le regard rivé sur son écuelle, elle commence à déboutonner sa robe pourpre puis la fait glisser sur le sol. Le bruissement du vêtement fait réagir le guerrier. Il se redresse et aperçoit la jeune femme nue devant lui, à la lueur vacillante des deux bougies. Son corps est aussi magnifique que son visage, ses formes pleines, et rebondies. Il reste bouche bée. Un instant il hésite. Il a envie de la prendre, de se jeter sur elle qui s’offre ainsi à lui. Mais elle reste si triste. Alors il se lève, ramasse la robe et lui en recouvre les épaules. Puis, doucement, il la guide vers le lit, l’allonge et la borde. Lui préfère s’asseoir contre le sommier, à même le sol, les jambes étendues. Il s’endort ainsi, la tête penchée sur le côté, en ronflant doucement.
Lorsque le jour se lève, Circée se réveille. Elle a mal dormi. Au pied du lit, un cochon assis sur le derrière ouvre les yeux, se redresse à quatre pattes, tourne sur lui-même et se met à grogner effrayé. Du cavalier de la veille, il ne reste que l’épée. Circée se met à pleurer.

FIN

(Skuffy - 199?, 2008)