Hentogiath
Les aventures de Natacha
Plaisirs, le Port, Hentogiath, Religion, Petits boulots, Ennui, Fugue, Souvenirs, Etape, Terminus



Plaisirs Nocturnes

Dans la pénombre du crépuscule, Natacha dévoila sa silhouette ondulée. Enjambant les corps affalés sur le pont, elle gagna silencieusement la proue du navire. Là, elle enleva doucement la longue épingle d’argent qui retenait sa chevelure brune. Puis lentement elle s’étira, les bras levés vers le ciel, bercée par une douce brise… Elle ferma les yeux, écoutant calmement les flots se briser sur la robuste coque de la nef. Elle fit alors glisser sa main sous sa tunique, le long de son ventre, d’un geste lent, lascif, jusqu’au niveau des ses cuisses fermes entrouvertes… Ses doigts s’enfouirent dans son épaisse toison pour venir caresser ses lèvres humides. Elle ne put s’empêcher de laisser échapper un profond soupir de plaisir. La moiteur du soir, la tiédeur du vent, le roulis incessant, la nature elle-même tel un complice semblait participer à sa jouissance. Natacha se sentait fondre, fusionner avec les éléments extérieurs. Sa main ne cessait de s’agiter, recouverte d’une abondante et brûlante liqueur, tandis que plus bas sur le pont du navire, les hommes ronflaient affalés.

Natacha n’entendit pas le bruit des pas s’approcher derrière elle. Soudain deux bras l’attrapèrent par la taille, l’enlacèrent pour remonter le long de son ventre et de son torse jusqu’au niveau des ses seins hérissés.

-           Ce n’est pas bien de ne pas partager avec ses compagnons ! jaillit une voix grave et rieuse.

-           Dégage Bertrand. Tu vois bien que tu troubles mon repos.

D’un geste brusque Natacha se dégagea de l’étreinte du guerrier et lui faisant face elle lui adressa son visage coléreux. Le guerrier soupira, et répliqua, le sourire aux coins des lèvres :

-        Je constate que ton repos est fort agréable et surtout très attrayant. Mais je te conseille de contenir tes pulsions si tu ne veux pas te faire assaillir par quelques marins ambitieux. N’oublie pas que sur ce navire tu n’es qu’une femelle isolée au milieu d’un équipage en rut.

-           Je n’ai que faire de tes conseils. Mon épée châtiera les présomptueux qui oseront venir me prendre.

-           Peut-être, mais elle ne pourra contenir la fougue d’un équipage surexcité. Puis, plus sérieusement : En tout cas, je viens te prévenir  que nous sommes tous rassemblés dans la cale supérieure. Le capitaine veut nous parler. Il semblerait que le parchemin trouvé dans le coffre de l’évêque ne soit pas de bon augure.   

Le port, la rue, les porcs...

Lentement la nef s’avança dans le port vers le long quai. Puis les matelots jetèrent les amarres. Plusieurs individus ramassèrent les lourdes cordes tombées sur le sol. Et ils se mirent à tirer par dizaines en ahanant d’effort pour rapprocher le lourd navire de la terre ferme. Les badauds s’attroupaient ça et là pour regarder et pour commenter. Déjà les rumeurs allaient bon train. Les amarres furent attachées à de solides anneaux de métal scellés dans la pierre.

Les passagers descendirent du vaisseau les uns après les autres, et après eux suivirent les marins et les marchandises. Celles-ci s’entassèrent ici et là sous les regards de la populace de plus en plus nombreuse. De grands esclaves noirs liés par de solides chaînes suscitaient le plus l’attention et la curiosité. Sur le quai les marchands et leurs suivants inventoriaient et rassemblaient leurs biens avec diligence en houspillant leurs serviteurs.

Natacha se fondit dans la masse. Elle se faufila parmi les attroupements pour quitter l’agitation du port et atteindre les premières ruelles de la cité. Peu de temps après Bertrand la rejoignit, essoufflé.

-           Tu aurais pu m’attendre. J’ai eu à peine le temps de dire quelques mots au capitaine que je t’avais déjà perdue de vue.

-           Toujours à t’attarder en de vaines paroles, lui répondit-elle sans même le regarder. J’en avais marre de moisir au milieu de ces pouilleux…

-           Où va-t-on maintenant ? On ne connaît même pas l’endroit.

-           Il n’y a qu’à regarder. Il nous faut trouver un gîte pour la nuit. Cela ne devrait pas manquer dans le quartier.

-           Je vois surtout qu’il nous faut trouver de quoi gagner quelques sous. Je n’ai presque plus de pécule… Puis, après avoir relevé la tête de sa bourse vide et regardé les alentours : Tiens, regarde, des soldats s’approchent du navire.

-           Mieux vaut ne pas traîner. Partons.

Ils s’éloignèrent de par les rues, contemplant les échoppes des artisans, les façades sales de vieilles tavernes, le torchis abîmé des maisons… Les rues, pour la plupart non dallées, étaient boueuses, parcourues par des ruisseaux d’une eau noirâtre, jonchées d’excréments et de débris. Elles dégageaient des odeurs nauséabondes capables de faire rendre les estomacs les plus avertis… Souvent plusieurs mendiants traînaient ou se trouvaient allongés à même le sol en se tortillant dans leur lit de boue. A la venue des passants, ils se remuaient avec frénésie jusqu’à eux pour tenter de leur extirper une pièce ou deux, en leur léchant la botte ou la jambe et en les harcelant de paroles incompréhensibles. Ceux qui de peur prenaient la fuite et glissaient malencontreusement dans leur course étaient rattrapés par les gueux qui prenaient alors un malin plaisir à les dépouiller entièrement et à les rouler nus dans la terre visqueuse.

Natacha et Bertrand quittèrent les axes principaux et s’aventurèrent dans une rue étroite et sombre, dominée par les hautes façades de bâtisses à plusieurs étages. Très vite une bande de fripons vint les entourer. Leurs gros yeux hideux les dévisageaient avec avidité. Déjà quelques-uns, la bouche dégoulinante de bave, tentaient de tripoter la sulfureuse brune avec leurs grosses mains difformes. D’un violent coup de pied, Natacha écrasa la tête ronde de l’un d’eux sur le sol. Celui-ci, recouvert de boue, éclata d’un rire immonde que reprirent en cœur tous ses compagnons. Alors Natacha comprit que sa hautaine assurance ne l’aiderait sans doute pas. Sinistres pressentiments ? Natacha devint blême et Bertrand pâlit. Tous deux se sentirent terriblement seuls au milieu de la horde de gueux.

Et en effet, les fripons s’élancèrent en masse sur eux, en proférant des cris incompréhensibles. Natacha n’eut même pas le temps de dégainer son arme dissimulée grossièrement sous sa cape. Les mendiants la plaquèrent violemment au sol. Ils commencèrent à la toucher, à la peloter et à la parcourir de leurs membres affreux. Ils déchirèrent ses vêtements avec force, pour dévoiler à leurs yeux avides la chair tendre et rose de son corps. Certains, pris par une soudaine envie, y mordirent à pleines dents. D’autres, moins voraces, glissèrent leur langue épaisse sur son visage et étalèrent avec leurs mains la bave qu’ils faisaient dégouliner sur son corps. Ses gros seins étaient particulièrement sollicités. Ils les compressaient et les pétrissaient comme de la pâte. La pauvre hurlait d’effroi et de douleur, tout en se débattant comme une hyène et se contorsionnant comme un serpent.

De son côté, Bertrand avait aussi fort à faire. Avec son bouclier, il repoussa le premier gueux qui osa sauter sur lui. Il fit alors jouer son épée pour dissuader les autres. Mais ceux-ci n’en eurent cure et s’élancèrent avec encore plus de hargne. Une tête fut décapitée, un bras fut tranché. Mais les loqueteux étaient nombreux. D’autant plus que leurs cris rameutaient les pouilleux des rues adjacentes. Tout ce bas monde rappliquait pour participer à la fête. Malgré sa vaillance Bertrand fut acculé contre un mur, assailli de tous les côtés, dans l’impossibilité de secourir Natacha. Les gueux ne cessaient de le mordre ou de le marteler de coups de bâtons. Bientôt, il ne put même plus soulever son épée. Il dut s’accroupir pour se recouvrir de son bouclier. Alors les assaillants les plus hystériques prirent de l’élan et lui sautèrent dessus à pieds joints. Bertrand finit par s’écrouler dans la boue en perdant son casque bosselé…

Les jambes écartées par les affreux, Natacha se trouva aux prises avec un gros porc immonde dont la graisse l’étouffait et se répandait abondamment sur son corps. Celui-ci la labourait avec une surprenante vélocité en poussant des râles de plaisir. Son visage se marquait à chaque saccade d’une grimace répugnante de satisfaction à laquelle les autres rassemblés autour de lui répondaient par des cris et des rires ignobles. Natacha allait sombrer dans l’inconscience lorsque la silhouette d’un colosse s’approcha de la horde des mendiants. Le cliquetis de son armure attira l’attention des gueux qui levèrent la tête dans sa direction. Ils virent alors un géant revêtu d’une armure de plates noires et d’un heaume à la visière rabaissée, les menacer d’une imposante arbalète lourde. Par précaution ils commencèrent à s’écarter et à reculer, dévoilant le gros bonhomme affalé sur la femme qu’il besognait avec entrain. Ce dernier n’eut que le temps d’entrevoir le grand guerrier revêtu d’acier. Son visage rougeaud et haletant se para subitement d’une expression de terreur puis se contorsionna dans une ultime grimace hagarde : le carreau de l’arbalète lourde lui transperça littéralement le crâne qui éclata comme une pastèque trop mûre. Eclaboussés de sang et de cervelle, les miséreux s’enfuirent à toutes jambes en beuglant comme des truies qu’on allait égorger.

Natacha, le visage écarlate, se releva péniblement en se dégageant de la masse infâme qui l’entravait. En traînant ses genoux sur le sol, dans la fange, elle réunit ses frusques avec difficulté. Elles étaient lacérées, déchirées, et recouvertes de terre. La tristesse et le désespoir l’envahirent. Elle éclata en sanglots. Les larmes qu’elle avait retenues auparavant s’écoulaient maintenant sur son visage griffé et rougi par le sang qui le souillait. Son orgueil, sa fierté, sa volonté s’étaient évanouis pour quelques instants. Natacha découvrait ses faiblesses. Elle n’avait plus la force de se dominer. Elle était humiliée.

Un peu plus loin Bertrand reprenait péniblement connaissance, étalé dans la bouillasse dont il était oint de la tête aux pieds. Un horrible mal de crâne semblait vouloir le paralyser. Chacun de ses mouvements s’accompagnait de vives douleurs qui le faisaient gémir. En sus de la boue, il devait être parsemé de contusions. Néanmoins, il n’eut pas de difficulté à reconnaître le guerrier qui s’approchait de Natacha, pour recouvrir d’une cape son corps aux trois-quarts dénudé. Celui-ci avait maintenant relevé son heaume. Il affichait un visage froid et dur. Ses cheveux de jais s’étalèrent sur ses épaules tandis que ses yeux le fixèrent un instant d’un regard glacial. L’homme posa sa lourde arbalète contre le mur et tendit une gourde à la femme.

Branleur, tu n’es qu’un petit branleur, pensa Bertrand qui n’avait pas cessé de l’observer. Facile de jouer les durs quand on arrive au dernier moment. De rage, et peut-être de jalousie, il se releva en grimaçant et donna un violent coup de pied dans son casque abîmé. Il fit quelques pas pour chercher son épée qu’il ne retrouva point, et tituba finalement vers son bouclier pour le ramasser en marmonnant dans sa barbe une collection de jurons et d’insultes allégrement ressassés.

Plus tard, un brave citadin sous la menace du géant eut l’amabilité de les accueillir dans sa masure afin qu’ils se nettoyassent. Dans la soirée, les trois individus se retrouvaient attablés dans la salle bondée d’une grande auberge.

Hentogiath

La place était immense, recouverte de pavés gris. Au centre, sombre et imposant, se dressait le grand temple de la cité. Autour des murs épais aux pierres noircies par la saleté et la suie, au faîte hérissé de pointes, en dessous des contreforts rehaussés de gargouilles et sculptés de figures humaines angoissées et de monstres démoniaques, au milieu des colonnes érodées de granit et de marbre, entre les statues de cuivre oxydé représentant les apparences innombrables du dieu ténébreux, la populace s’avançait en masse pour venir écouter les paroles amères des prédicants. C’étaient de jeunes et pauvres clercs, mendiants fanatiques et fraîchement endoctrinés. Disséminés sur la place, les disciples tentaient d’inculquer avec plus ou moins d’habileté les préceptes du puissant R. aux miséreux rassemblés autour d’eux. Tel était le spectacle effrayant que tout étranger était amené à contempler en s’aventurant pour la première fois en ce lieu insolite.

Non loin de la monumentale double porte de bronze délimitant l’entrée du temple, se dressait un piédestal de pierre. Il était curieusement dénué de statue, mais à la place s’y tenait élevé un moine qui parlait avec force, exhortant les uns et les autres avec véhémence. Sa robe de bure était souillée et trouée par endroits. Ses pieds nus étaient crottés, démontrant s’il en était besoin son état d’extrême pauvreté. Son symbole en bois, relié à une simple ficelle glissée autour de son cou, s’agitait sur son torse au rythme de ses trépidations. L’homme avait encore le crâne entouré de quelques cheveux grisonnants. Et une barbe légère mais désordonnée ornait son menton. Elle ne suffisait pas à dissimuler la maigreur de son visage qui reflétait son existence de privations. Pourtant ses yeux d’un noir luisant s’enflammaient à chacune de ses exclamations. Assurément, le fanatique avait une longue expérience derrière lui. Malgré son âge, il était vif et sûr de lui.

Déjà la foule se faisait plus nombreuse autour de l’orateur. En fait, elle ne cessait de grossir. Petit à petit, les gueux délaissaient les prédicants plus jeunes qui clamaient aux alentours. Ces derniers, excédés de voir leurs fidèles potentiels s’éloigner, adressaient à leur aîné des regards haineux bien souvent accompagnés d’insultes et de malédictions proférées à voix basse. Ils étaient jaloux de son succès. Apparemment le moine était connu, car aucun clerc, aussi envieux fut-il, n’osa mettre un terme à son spectacle. Valvorf crut même entendre crier son nom dans la bouche d’adolescents pouilleux courant avec frénésie vers le lieu du prêche : Egredbar le fou…

Intrigués, les deux guerriers et la donzelle s’approchèrent. Des cris et des rires accompagnaient les propos du moine. Celui-ci étaient en train de prendre à parti un corpulent vilain de son auditoire : « Et toi, maudit boucher, n’as-tu pas honte de vendre ta viande moisie, souillée par tes péchés, alors que les miséreux crient famine autour de toi ? C’est ta propre personne qui devrait s’étaler sur ton étal, offerte à tout un chacun pour être mangée. Avec toute cette graisse qui recouvre ton corps, ce corps que tu entretiens avec amour en te gavant égoïstement, tu ferais un bon gueuleton pour tous les ventres vides ici présents ! » Certains s’esclaffèrent, d’autres commencèrent à épier d’un mauvais œil le vendeur de viande, cible de la verve du moine endiablé. Après les regards torves, des jurons et des insultes se mirent à fuser dans sa direction. Pourtant le gros bonhomme n’était point couard. Il s’avança au milieu des huées et rétorqua à l’adresse de l’orateur : « Je n’ai rien à me reprocher, moi. Je travaille tous les jours de la semaine et pourtant je ne gagne que misère. Mes prix sont bas, l’abbé. Les plus démunis peuvent venir acheter dans mon échoppe un bon gros rat pour quelques piécettes de cuivre. Ce n’est pas à ma personne que tu devrais t’en prendre mais plutôt à celles des riches commerçants du Grand Port ! » Et au moine de répliquer : « Ne crois pas t’en tirer ainsi, affameur du peuple. Les rats que tu oses vendre portent en eux les maladies terribles qui terrassent nos frères et nos sœurs les uns après les autres. C’est la peste que tu leur proposes en échange du maigre pécule qu’ils ont réussi à péniblement rassembler. Tôt ou tard tu seras châtié pour tes crimes, lorsque l’heure de la vengeance aura sonné ! » Et à la populace de reprendre après lui : « Vengeance ! Vengeance ! » Et d’autres : «  Gros porc, tu vas payer ! » La foule se mit à s’agiter dangereusement, et le boucher se retrouva bien vite encerclé. Il perdit de son aplomb en réalisant qu’il ne pouvait plus vraiment s’esquiver. Il regardait impuissant les autres l’insulter.

-           C’est là un bien étrange prêtre, dit Bertrand à ses deux compagnons, et son prêche l’est plus encore. Si cela continue, cette mascarade va dégénérer en émeute. Et je ne donne pas cher de la peau, certes épaisse, de ce bougre de boucher.

-           Ce fou ressemble plus à un semeur de trouble qu’à un prédicant. M’est avis que de moine il ne porte que l’habit, répondit Natacha.

-           Il vaut mieux nous écarter, conclut Valvorf. Et les gardes ne vont certainement pas tarder à rappliquer. Il serait dommage de nous faire remarquer parmi cette bande de fanatiques pouilleux.

 En effet, les choses allaient de mal en pis. Le moine avait suffisamment échauffé les esprits pour que la foule réagisse d’elle-même. Les gueux attrapèrent le boucher par les bras et les jambes, et le traînèrent vers la statue la plus proche du grand R.. Celle-ci représentait un sinistre bouffon au sourire narquois. Sa main droite ouverte présentait à celui qui la contemplait un crâne d’enfant coiffé d’un bonnet à clarines. Sa main gauche brandissait un sceptre ciselé. Sous les cris d’excitation, le boucher fut précipité la tête la première contre la statue. Le sang gicla un peu partout, redonnant couleurs à l’habit grisâtre du bouffon. Quelques gouttelettes écarlates ornèrent son affreux rictus. Les autres aspergèrent la populace déchaînée. Le peuple hurlait sa joie.

Visiblement satisfait du forfait qu’il avait provoqué, le moine descendit de son promontoire. Et tandis que l’attention de la populace était occupée par le massacre du boucher, il s’éclipsa en douce. Il s’éloigna rapidement, non sans avoir au préalable rabattu sa capuche pour dissimuler son maigre visage à la barbe désordonnée. Il quittait la grande place lorsque Valvorf l’attrapa fermement par le cou. Le vieux moine avait pris la même direction que celle des trois compagnons qui s’étaient aperçus avec curiosité de sa fuite discrète. Etonné de ce geste brusque, le clerc tressaillit avant d’observer avec suspicion le grand guerrier qui venait de l’empoigner. Mais très vite il se ressaisit et il lui annonça avec sarcasme : « Je suis flatté de recevoir la visite d’un si noble chevalier, mais le temps me presse avant que sonne l’heure de la messe. Permettez donc que je puisse me retirer. » Ces mots firent sourire Bertrand qui se tenait plus en retrait, mais Valvorf ne broncha point, tout en continuant à maintenir serrée sa poigne sur le haut de la toge sale du moine. Ce dernier commença à se sentir mal à l’aise, mais pas vraiment en raison de sa position inconfortable. Il jetait des coups d’œil inquiets en direction du vieux pont. On pouvait y distinguer, venant de l’autre rive, une importante troupe de cavaliers en armes. « Sire, poursuivit le clerc à l’adresse de son agresseur, le seigneur vous bénit et les anges chanteront toute l’éternité vos innombrables exploits. Mais il vous prie pour l’heure de donner congé à l’un de ses plus humbles serviteurs. »   

-           Je n’ai que faire de ton dieu, répliqua Valvorf. Tu sembles d’ailleurs plus pressé de fuir la garde qui s’approche que de porter assistance aux miséreux. Certainement que je pourrais gagner quelques pièces d’or si je te livrais à la soldatesque ?

-           Je vois que tu es un étranger pour oser mépriser ouvertement le seigneur de notre cité. Mais plus que de simples pièces d’or je pourrais t’apporter si l’envie te prenait de quitter au plus vite cet endroit fréquenté.

-           A ta place, je parlerai sans détour et sans hâblerie. N’entends-tu point le bruit des chevaux qui galopent ? Les soldats approchent. Alors, vieux moine, qu’as-tu donc à m’apporter ?

Le vieux clerc hocha la tête, et soupira, avant de murmurer :

-           J’ai vécu des années au sein de cette cité… Je pourrai te guider, te renseigner, t’avertir du danger. En revanche, quoique tu en penses, tu ne gagnerais presque rien si tu me livrais à la garde. Ma personne ne vaut pas grand-chose. Je ne suis qu’un rat aux yeux des maîtres de Hentogiath. Au mieux, tu serais remarqué, et ce ne serait pas forcément le mieux que tu puisses espérer.

Valvorf pesta. Il entraîna rapidement le moine dans une rue proche qui partait du nord de la place, suivi par Bertrand et Natacha. Les sabots des chevaux martelaient les pavés. Déjà les premiers cavaliers envahissaient la place. Les badauds, des pouilleux pour la plupart, s’enfuirent en courant. Plus loin, le gros de la populace commença à se disperser. Certains malheureux qui tardèrent à réagir furent impitoyablement renversés et piétinés.  Avec la hampe de leur lance, les soldats bastonnaient à grands cris les gueux apeurés.

Religion

Une jeune servante fort agréable leur apporta nourriture et boissons. Le vieux moine, les yeux pétillants, ne manqua pas au passage de caresser le derrière de la belle, qui lui rendit même un sourire coquin. Diable, rumina Bertrand qui mirait aussi avec convoitise la gueuse les servir, le vieux bougre est un curé fanatique et rachitique, mais il n’a pas perdu tous ses moyens. Et au clerc de s’exclamer : « Que la bonté de mes seigneurs est grande ! Me voilà attablé comme un roi devant un repas qui ferait bien des envieux. Ma panse vous remercie par avance pour tant de bienséance ! » Les regards des clients se tournèrent vers le moine tandis qu’il commençait déjà à s’empiffrer allégrement de potée, aspergeant son visage, sa barbe et sa toge avec laquelle il n’hésitait pas à s’essuyer. Natacha ne put s’empêcher de lui adresser un visage écoeuré. L’autre n’en avait cure. Il plongeait ses mains crasseuses avec enthousiasme dans le fond de son auge pour ne rien y oublier. Soudain il se redressa, et la gueule dégoulinante de sauce, il lui lança : « Et bien, petite ! Tu ne manges pas ? Tu ne sais pas ce que tu perds ! » Bertrand ne put alors retenir un rire niais, mais il ne rencontra pas celui de ses compagnons. Valvorf attendait, agacé, que le moine achevât son souper, et Natacha en était  dégoûtée.

Ce n’est qu’une fois repu, et l’esprit passablement grisé par la cervoise, que le clerc se mit enfin à leur parler plus sérieusement :

« En vous observant, je me suis demandé quel mal vous avait pris pour que vous veniez vous aventurer dans cette contrée. Les marchands de l’autre bout des océans disent que le continent est immense, constitué de terres abondantes, et composé par une multitude de royaumes. On y trouve de tout, et chacun, pour peu qu’il s’en donne la peine, peut y trouver son compte… Certes, vous êtes mieux placés que moi pour parler de ces contrées lointaines et juger ces propos. Moi, je n’ai jamais quitté cette île. Je ne peux me référer qu’aux histoires des voyageurs, dans lesquelles il doit bien y avoir moult sornettes et autres balivernes. Néanmoins je reste persuadé qu’on peut difficilement rencontrer pire endroit que la contrée de Hentogiath, cette terre que l’on appelle plus communément l’Ile du Milieu…

Sans doute Egredbar pensa en avoir déjà trop dit. Il se tut quelques instants pour avaler une longue rasade de cervoise. Puis il regarda attentivement les trois aventuriers. Le silence se prolongea. Le clerc semblait attendre un signe de leur part pour continuer. Valvorf le comprit, qui lui dit :

« Tu peux parler sans crainte. Je ne suis pas homme à trahir ma parole. Aussi je te promets que  ni moi ni mes compagnons ne te causerons préjudice pour les propos que tu tiendras à cette table ».

On peut s’en douter, Bertrand accepta mal que Valvorf parlât au nom des trois : en son nom surtout, mais aussi en celui de Natacha. Décidemment, Valvorf avait trop tendance à se considérer comme le chef et à se comporter comme tel. Encore une fois, Bertrand se sentit bafoué. Depuis que le prétentieux guerrier les avait sauvés des mendiants, Natacha et lui, il se retrouvait relégué au second plan, rabaissé, blessé dans son amour propre. Néanmoins, il ravala provisoirement sa rancœur. Comme les autres, il était curieux d’écouter les révélations du vieux moine. Justement ce dernier, rassuré par les propos de ce maudit Valvorf, reprit en ces termes, et d’une voix beaucoup plus modérée :

« Sachez que s’exerce sur Hentogiath une impitoyable tyrannie. La population est entièrement soumise et largement opprimée par un tyran, que l’on nomme plus communément le Maître. Bien que personne, à ma connaissance, ne l’ait jamais rencontré, l’évocation de son nom inspire la terreur et la soumission. Son pouvoir est exercé par trois ordres, dont certainement vous avez déjà du croiser dans les rues ou apercevoir sans le savoir des représentants. Ce sont l’Ordre de l’Illusion, l’Ordre Militaire de Hentogiath, et le Clergé de R. dont vous me voyez justement porter l’accoutrement d’un adepte. S’il y a des gens ici auxquels il vaut mieux ne point chercher querelle, ce sont bien les membres de ces trois ordres. Vous avez pris un gros risque, guerrier, en m’attrapant ainsi par le collet. » Et le moine accompagna ses dernières paroles par un regard pénétrant en direction de Valvorf et qui semblait lui dire « Tiens le toi pour dit la brute, la prochaine fois ne sera sûrement plus la bonne ». Finalement il sourit au colosse impassible, et il poursuivit : « Il convient donc que je donne l’explication de mon habit… »

« Mes parents étaient cultivateurs. Mon père, pauvre paysan, s’exténuait au labeur sur une parcelle de terre de la plaine de Hentogiath, à quelques lieues de la cité. J’allais souvent l’accompagner au marché de la grande ville pour y vendre les maigres surplus de ses récoltes. C’est là que je fus fasciné par ces clercs mendiants de l’ordre de R. Ce n’est pas vraiment le culte de la divinité auquel ils s’adonnaient qui m’attira vers eux, mais l’image que je reçus très jeune de ces orateurs s’adressant aux miséreux sur les places publiques et dans les rues. J’ai voulu moi aussi me retrouver revêtu de la toge des clercs et m’adresser avec éloquence à mes compagnons d’infortune, pour leur communiquer mes idées, pour communier avec eux, enfin bref, pour les aider un tant soit peu. J’ai quitté la ferme de mes parents et je suis entré dans l’ordre du Clergé de R. Et oh ! Désenchantement… »

Petits boulots

Le jour suivant, dans une autre auberge de Hentogiath…

L’aubergiste s’avança, les bras chargés de grosses assiettes débordantes d’un ragoût peu engageant. Des perles de sueur dégoulinaient de son large front et de ses tempes jusque dans la nourriture encore brûlante. En ahanant le gros bonhomme déposa les plats sur la table d’un geste brusque qui fit gicler quelques morceaux sur le bois et de la sauce sur ses hôtes. Pour toute excuse, il grommela quelques jurons dans sa barbe poisseuse et, ayant craché sur la table, il essuya prestement celle-ci à l’aide chiffon tout crasseux. Puis il s’éloigna d’un pas lourd. Silence. Silence bientôt brisé par le rire bruyant de Natacha. Bertrand avait une joue maculée de sauce qu’il avait reçu de plein fouet sans broncher, étrangement stoïque, lorsque l’aubergiste avait posé ou plutôt jeté son assiette devant lui. En fait, la bière avait déjà commencé à attaquer le preux hébété. Enivré, Bertrand était resté fasciné par l’attitude sans gêne du lourdaud. Il n’avait pas réalisé qu’il avait été aspergé. Et étonné il adressa un regard interrogatif à Natacha. Le marchand attablé avec eux sourit à son tour, plus discret que la donzelle. Quant à Valvorf, celui-ci lui réserva tout juste un coup d’œil dédaigneux, le visage marqué par un immense mépris. Le rire de Natacha s’éteignit avec les premières mastications.

Quelques minutes plus tard, alors que les trois héros mangeaient silencieusement, l’esclavagiste se mit à leur parler de son négoce. Tout seul il entreprit d’animer de ses paroles un morne repas où la fatigue commençait à se lire sur chaque visage. Le marchand était un homme trapu, doté d’une tête ronde. D’ailleurs tout en lui semblait rond : son gros nez en forme de patate écrasée, sa bedaine bien proéminente de notable bien gras, ses mollets bien dodus, jusqu’à ces yeux noirs, deux billes circulaires qui brillaient d’un éclat vif où l’on pouvait voir scintiller un appétit vorace spécialement dédié aux pièces d’or et d’argent. Des cheveux bruns dépassaient de sa coiffe que venait prolonger une barbe taillée en arc de cercle. Grumbert dit la Boule portait des vêtements amples et bien garnis, ce qui lui donnait une allure sympathique de bon vivant. Il parlait avec enthousiasme tout en tirant de temps à autre de larges bouffées sur sa pipe en bois ciselé.

Assurément Grumbert savait en raconter aux gens. Les autres l’écoutaient sans rien dire, d’abord avec scepticisme ou inattention, puis, petit à petit ils se laissèrent gagner par les palabres de ce soit disant brave homme. Il avait parcouru mers et terres pour aller vendre ses marchandises et ses voyages étaient jalonnés de péripéties diverses. Mais ce qui le passionnait le plus, c’était la traite des esclaves. Le plus palpitant dans ce négoce résidait selon lui dans la capture de ces esclaves. Il engageait des dizaines de mercenaires et il se lançait avec son armée aux trousses des indigènes qui peuplaient les forêts tropicales. Au cours de ces expéditions, des chasses à l’homme souvent meurtrières, il fallait attraper les proies les plus robustes, et pour cela Grumbert avait l’œil. Mais surtout, il savait choisir habilement ses traqueurs et c’était là sa force principale. Il prenait la peine de sélectionner les meilleurs chasseurs, c'est-à-dire les plus impitoyables et les plus redoutables. Et il savait se faire respecter. Après tout c’était lui, Grumbert, qui les payait…         

L’esclavagiste revenait d’ailleurs tout juste d’une de ces îles des mers du sud, où il avait ramassé une grosse cargaison. Une belle récolte. Des nègres pour la plupart, mâles et femelles. Ils présentaient tous une très bonne constitution. C’était du solide. D’autant plus que la capture avait été presque trop facile. Une aubaine ! Ses éclaireurs avaient découvert par hasard toute une communauté. Cela avait été ensuite un jeu d’enfant. Les mercenaires avaient encerclé le village et à son signal ils s’étaient précipités dessus par surprise. Les faibles furent massacrés et les plus forts furent enchaînés. Les enfants qui avaient survécus au massacre avaient été conduits sur le navire, mais après quelques jours de voyage, il était devenu évident qu’ils n’avaient aucune chance de survivre à la traversée. Ils avaient été jetés par-dessus bord, pour finir en viande à requins. Grumbert en avait encore la larme à l’oeil.

Ce qu’il racontait était proprement abject, mais le marchand arrivait toujours à formuler les choses à son avantage. Il parlait avec aise, et ces histoires paraissaient très attrayantes, voir même extraordinaires. Et puis, il n’avait aucun scrupule. Tandis qu’il déblatérait, Bertrand le fixait avec des yeux écarquillés. Il semblait impressionné mais il était surtout bercé chaleureusement par l’alcool qu’il ne cessait d’ingurgiter. Moins saoule, Natacha l’écoutait avec avidité. Elle apparaissait très intéressée ou du moins était-ce l’impression qu’elle voulait donner au marchand. Sûrement qu’elle espérait en tirer quelque bénéfice. En plus, Grumbert n’avait pas l’air d’être indifférent à ses charmes. Il jetait souvent un coup d’œil maladroitement discret en direction de sa poitrine avantageuse que mettait en exergue un décolleté très prometteur. Enfin Valvorf  restait seul dubitatif. Il se demandait comment un être aussi rondelet que lui avait pu tant voyager, commander et se faire respecter par des hordes de durs guerriers. Cet homme était riche, voilà tout. Il ne fallait pas chercher beaucoup plus loin. Son éloquence et un minimum d’esprit avait fait le reste et assuré sa fortune. Pour une fois Valvorf garda pour lui son mépris. Il se força à dévoiler un visage moins agressif que celui qu’il avait coutume d’arborer. Le marchand allait sans doute les faire goûter de son pécule. C’était là une fontaine sûre où il serait bon de s’abreuver, au moins pour quelques temps.

Grumbert avait déjà vendu plusieurs de ses esclaves au marché de Hentogiath. Il devait écouler le reste de sa marchandise plus au nord, dans une région montagneuse bordée par les bois dits de Talkard. Il leur annonça qu’il allait quitter la cité dès le lendemain à la tête de sa caravane. S’ils le désiraient, ils pouvaient venir se joindre à son convoi. A Talkard, les valeureux étaient recherchés. Il leur serait aisé de trouver du travail là bas. En effet, la contrée avait été parcourue récemment par un vent de révolte. Des habitants, des bûcherons et des chasseurs pour la plupart, s’étaient soulevés contre le joug du tyran. A l’arrivée d’une importante troupe de soldats de l’Ordre Militaire de Hentogiath, les rebelles avaient pris la fuite en direction de l’ouest en s’engageant au sein de terres sauvages formées de collines puis d’un vaste massif montagneux : un territoire quasi inexploré. Les Monts Perdus occupaient le centre de l’île du Milieu. Des halos de brume en voilaient les cimes. Quelques fugitifs avaient été retrouvés, mais les autorités hésitaient à envoyer la troupe pourchasser les autres au travers des montagnes. A Talkard, les officiers et les clercs recrutaient des mercenaires et des chasseurs de primes pour finir la besogne. Il leur fallait avant tout annihiler toute forme de résistance. La révolte ne devait pas se propager. Il fallait l’étouffer.

En fait, le soulèvement de Talkard n’était pas isolé. D’autres avaient éclatés, mais à la différence de ce dernier, ils avaient été rapidement et durement réprimés. A Hentogiath, les rebelles qui avaient eu la chance d’être capturés en vie avaient été torturés et exécutés en place publique.

Toutes ces histoires commençaient à embrouiller sérieusement Bertrand, déjà gagné par les nausées. Il ne tarda pas à se lever pour tituber jusqu’à la sortie de l’auberge. Appuyé contre un mur, dans une ruelle adjacente, il se pencha pour lâcher une grosse gerbe qui s’étala sur le sol comme une crêpe, un disque propre et net. Le guerrier s’essuya la bouche et entreprit de regagner sa place à l’intérieur de la bâtisse. Il ne pouvait fermer les yeux sous peine de sentir son crâne tournoyer dans le vide à une cadence qui ne cessait de s’accélérer. Il était gagné par le sommeil, mais il ne pouvait plus y succomber, sous peine d’être entraîné dans un tourbillon effroyable. La fumée de la pipe du marchand lui arracha un rictus et lui retourna la panse qu’il avait déjà bien marrie.

Natacha qui balançait toujours de la poitrine, proposa d’accepter l’offre de Grumbert. Elle avait hâte de quitter cette ville infecte, cette cité de pouilleux dans laquelle elle avait été violée par un gros lard abject, en pleine rue et au milieu des immondices il y a quelques heures à peine. Bertrand acquiesça le premier. En fait il grimaça. Il lui fallait se coucher, et surtout ne pas discuter. Valvorf hésita d’abord. Natacha insista. C’était une occasion inespérée. Aussi il finit par se laisser convaincre. Grumbert était tout sourire. Et tout le monde alla se coucher.

Le soleil était à peine levé que déjà ils quittaient l’auberge. Ils s’engouffrèrent dans les rues pour rejoindre la caravane de Grumbert dit la Boule.

Ennui

Natacha soupira. Elle ne trouvait pas le sommeil. Elle s’assit contre sa selle posée à même le sol et commença à scruter un ciel à demi dissimulé par les branchages. Un croissant de lune éclatant y propageait en abondance une divine lumière blanche.

Autour d’elle, éparpillés ça et là, les hommes de la caravane dormaient, allongés, recouverts de leurs couvertures. Deux mercenaires montaient la garde à côté des dernières braises du feu. Non loin d’eux se dressaient les chariots et les montures. Et partout s’élevaient de grands arbres majestueux étendant leurs longues branches recouvertes de feuilles qui laissaient échapper de doux bruissements à chaque souffle du vent.

Non décidément elle ne pouvait se laisser gagner par le sommeil. Ses pensées la plongeaient dans la confusion. Elle était agitée par de trop nombreuses interrogations qui ne cessaient de la tourmenter. Avait-elle vraiment fait le bon choix ? N’aurait-il pas mieux fallu ne jamais avoir quitté le continent, et se contenter d’une vie plus sage et tranquille ? Les derniers évènements surtout défilaient avec répétition, ravivant ses doutes. A ce jour, qu’avait-elle gagné à s’être lancée dans ce voyage ? Rien, si ce n’était l’humiliation que lui avaient infligée de misérables gueux dans la fange de Hentogiath, cette odieuse cité. Ces pouilleux l’avaient violée, et elle n’avait rien pu faire, rien…

Instinctivement elle se tourna en direction du grand guerrier. Celui-ci ne dormait pas non plus. Au contraire, il la regardait fixement. Elle ne s’était pas attendue à le voir éveillé. Elle fut troublée par son regard pénétrant. Gênée, elle sentit son visage rougir progressivement. Pourtant elle ne le quitta pas des yeux. Elle était fascinée par cet être robuste et glacial.

Valvorf finit par se détourner, et tranquillement il s’étendit et se recouvrit de sa couverture. Natacha aussi s’allongea, mais elle ne pouvait plus s’empêcher de penser à lui. Elle l’imaginait s’approchant d’elle silencieusement en enjambant les corps endormis, le sexe tendu dressé au vent. Il venait se coucher à ses côtés, et l’empoignait de ses mains fermes par les hanches. Sans un mot, il lui écartait alors les fesses et…

-           Tu ne dors pas ? Tu n’es pas fatiguée après cette longue journée de marche ? » La voix de Bertrand lui assaillit les tympans, brisant net son agréable rêverie. Aussi, pour toute réponse, Natacha lui adressa un visage courroucé. Et sans même daigner lui répondre, elle se blottit à son tour sous sa couverture.

Fugue

Bertrand se retrouvait maintenant seul chevauchant parmi les arbustes des collines. Il n’apercevait même plus derrière lui la piste qu’il avait quittée et où devait toujours progresser avec lenteur la caravane du marchand d’esclaves. Poussé par la rage il avait lancé sa monture au galop au travers de ce paysage sauvage. Le cheval soulevait des traînées de poussières qui se dissipaient au fur et à mesure qu’il s’en éloignait. Le mépris de Valvorf, le dédain de Natacha, et surtout la fascination de Natacha pour Valvorf, tout cela et plus encore il ne l’avait jamais supporté. La rixe au cours de laquelle le géant l’avait humilié au milieu des rires gras et des ricanements des mercenaires du convoi avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder son vase.

Petit à petit, sa haine s’atténua, sa colère se dissipa. Sa course effrénée calma pour un temps ses humeurs. Il s’était défoulé, et c’était sa monture qui l’avait supporté. A présent toute son attention était accaparée par le territoire inconnu dans lequel il s’était impulsivement aventuré.

Son cheval avançait désormais au pas, les sabots martelant la caillasse, tandis que tout autour s’élevait le chant des cigales. Le soleil dans le ciel dégagé marquait une après-midi déjà bien avancée. Il faisait chaud, très chaud. De grosses gouttes de sueur ruisselaient sur ses tempes. Mais qu’importe ! Il aperçut au loin, au sommet d’une colline voisine, la silhouette d’une imposante ruine. Bertrand décida qu’il lui fallait l’atteindre avant la nuit.

La ruine était celle d’un château. Un gros donjon carré privé de sa toiture s’y élevait, contre lequel s’appuyait une non moins imposante tour ronde et crénelée. De là s’élançaient les restes d’un mur d’enceinte renforcé de tours semi-circulaires. Une barbacane à moitié effondrée, et qui autrefois devait être redoutablement bien défendue, gardait l’entrée principale de la forteresse.

En contrebas, Bertrand traversa ce qui semblait être les décombres d’un village. Parmi la végétation se distinguaient encore quelques pierres. Les plus significatives étaient de grosses pierres blanches et taillées. On pouvait y reconnaître les vestiges d’une église dont seul subsistait l’arc brisé qui en marquait le seuil. Rapidement il quitta ces lieux pour gravir la pente qui menait aux premières fortifications du château. Leur accès en était d’autant plus difficile qu’elles étaient juchées sur un talus abrupt. Le cavalier talonna sa monture jusqu’à la barbacane. Celle-ci était  grandement endommagée. Elle ne présentait plus qu’un ramassis informe de pierres entrelacées de plantes. Elle avait du comporter autrefois un pont-levis, car un profond fossé juste derrière le talus en protégeait l’entrée. Bertrand se résigna à rebrousser chemin pour longer les remparts par le bas. Finalement il atteignit de l’autre côté de la forteresse un petit sentier escarpé. Celui-ci montait jusqu’à une poterne inscrite dans la tour ronde qui jouxtait le donjon. Aussi il laissa là son cheval pour emprunter à pied le sentier. Arrivé à la base de la tour il lui fallut encore en escalader les parois pour gagner l’ouverture : la poterne se trouvait en effet perchée à plusieurs mètres de hauteur. Les marches en bois qui permettaient d’y accéder avaient depuis longtemps disparu. Néanmoins le mauvais état de la façade offrait de nombreuses prises. C’est pourquoi Bertrand réussit sans trop de difficulté à se hisser jusqu’à l’issue. Cette dernière permettait d’accéder à une sombre salle au sol et au plafond de pierre. Le seul éclairage provenait de la lumière du jour qui réussissait  à s’infiltrer au travers des embrasures. Un escalier en pierre en colimaçon montait et descendait sans doute pour desservir les niveaux inférieurs et supérieurs. Il faisait frais ici, c’était bon. Le guerrier fit quelques  pas, et très vite il constata que plusieurs objets recouvraient encore le sol. Il en ramassa un et se rendit compte que c’était un os, un os humain. Ça et là gisaient en vrac des ossements d’hommes et de femmes. Le plus inquiétant était que certains étaient mêmes brisés, des crânes étaient fendus, des phalanges broyées. Il avait dû se produire un horrible massacre ici… Ce fut d’un pas moins assuré que Bertrand s’approcha de l’escalier. Plusieurs squelettes en entravaient les marches de pierre. Méfiant, il dégaina son épée, et avec son arme il écarta de son passage les ossements qui l’encombraient. Un crâne roula, dévala l’escalier en percutant la pierre avec fracas, entraînant dans sa chute plusieurs autres os vers les niveaux inférieurs. Et puis plus rien. Le silence, oppressant. Bertrand s’était figé, aux aguets.

-           Mais dis-moi, ta discrétion n’a l’air d’avoir d’égal que ton habileté à l’épée !

Bertrand tressaillit. Ses veines se gonflèrent d’un coup. Cette voix venait de ranimer sa colère, celle-là même qui avait causé sa fuite…  Néanmoins il se retourna calmement. Il aperçut alors au fond de la salle, dans l’encadrement du petit passage accédant à la poterne par laquelle il était arrivé, la silhouette voluptueuse de Natacha. Un instant il crut qu’il allait tout oublier, tout pardonner. Mais bien vite il se ressaisit : Je vais la mater moi cette femelle. Il n’est pas dit que je devrai toujours plier le genou devant cette garce, marmonna-t-il avec fureur.

-           Tu m’as suivi ? Tu es venu te repentir ? lui dit-il avec froideur.

-           Que tu es drôle quand tu essayes de jouer les hommes ! s’exclama-t-elle. Puis, plus sérieusement : « Saches que je n’ai nullement besoin de me confesser. Je suis simplement venu voir si tu étais calmé, si tu avais fini de bouder.

-           Sale chienne, ces paroles, tu vas me les payer.

En prononçant ses mots avec rage, Bertrand ne put empêcher de laisser échapper de sa bouche un malencontreux filet de bave. Il s’avança l’épée en avant, bien décidé à en découdre une bonne fois pour toutes.

-           Puisque c’est comme ça que tu le prends ! Natacha sortit sa longue dague qui étincela dans l’obscurité.

Bertrand s’élança, les deux mains empoignant la garde de sa lame et donna un violent coup d’épée destiné à fendre le crâne de la belle. Mais celle-ci évita adroitement l’attaque qui percuta le mur en faisant gicler des morceaux de pierre. Le preux en coinça son épée.

-           Tu t’améliores on dirait ! le tança la donzelle. Allez, cesse donc cette comédie. Il est encore temps de regagner la caravane avant que le soleil ne se couche.

-           Garce ! Ne crois pas t’en tirer à si bon compte.

Mais en prononçant ces paroles, ses grands yeux bleus la déshabillaient déjà de haut en bas. Malmené, insulté et sa rage commençait à céder la place à l’envie. Instinctivement, il capitula. Il abandonna son arme et se rua d’un bond sur la brune. Natacha fut surprise par cette nouvelle réaction. Elle lui écorcha le bras avec sa dague en tentant de l’intimider, ou pour simplement le repousser. Mais le bougre était fou. Il ne sentit pas le coup. Il l’attrapa et la plaqua brutalement au sol, au milieu des tibias et des crânes. Au début, elle se débattit avec force pour se dégager de l’animal. Puis, sous la poigne de celui-ci, elle dut se résigner à lâcher son arme, impuissante. Elle n’était de taille à lutter contre lui. Mais elle savait aussi qu’il ne la tuerait pas. Elle savait qu’au fond il n’espérait qu’une chose, assouvir ce désir qui le délivrerait de son incessante frustration. Il fallait soigner le mal par le mal. Bertrand était un brave type. Il lui serait encore utile, il continuerait à lui rendre de nombreux services. Natacha prit la décision de se dévouer pour la bonne cause, pour sa cause !

Le mâle était aux anges, il exultait. Enfin il allait la posséder. Il sortit sa verge raide comme une barre de fer et l’introduisit vivement entre les cuisses fermes et blanches de la femelle. La salope, elle jouit ! pensa-t-il l’esprit retourné. Et c’était mieux ainsi…

Les deux corps enlacés finirent par s’assoupir. La fatigue des journées successives de voyage se faisait cruellement sentir. Les membres étaient exténués, les douleurs trop nombreuses. La nuit tomba, éclairée par son croissant de lune. Mais à l’intérieur de la tour on ne la voyait pas à moins de se blottir au fond d’une embrasure.

Bertrand ouvrit les yeux. Il sentait son corps doucement réchauffé. Cette chaleur, soudaine pour ainsi dire, l’avait réveillé, lui qui était habitué à la fraîcheur des ténèbres. Or elle ne provenait pas du contact corporel de sa partenaire. Celle-ci dormait bel et bien, allongée à ses côtés. Mais la chaleur provenait d’ailleurs, diffuse. A quelques pas de lui les braises d’un feu se consumaient dans l’âtre d’une cheminée en dégageant de faibles lueurs rougeoyantes. Bertrand cligna des yeux, surpris. Il n’avait pas remarqué auparavant la présence d’un foyer. Peut-être était-ce Natacha qui l’ayant découvert avait fait un feu pendant qu’il dormait ? Mais il n’y croyait pas. Car il l’aurait sûrement entendue. Méfiant il se mit à scruter l’obscurité à la recherche d’un individu ou d’un indice. Ce faisant, sa main se posa instinctivement sur la garde de son épée qui reposait sur le sol à sa dextre. Progressivement il discerna autour de lui des formes immobiles. Elles étaient hautes et s’étendaient le long des murs, disparaissant dans les ténèbres. Bertrand frissonna. Il se ramassa sur lui-même et se redressa, l’arme au poing. Il se rapprocha de l’âtre et attrapa un tison afin d’éclairer cette salle qu’il ne reconnaissait plus. Alors il réalisa que les formes étaient celles de longues tapisseries. Elles étaient surtout de couleur pourpre. En les examinant plus attentivement, on pouvait y distinguer des scènes bucoliques où étaient représentés des personnages et des animaux. Il découvrit bien plus, complètement ébahi. Plusieurs sièges en bois, certains sans dossier, d’autres garnis d’un coussin, s’appuyaient contre les murs, devant les tapisseries. Une table basse en bois supportait un chandelier en bronze dont les bougies éteintes s’étaient consumées aux trois-quarts avant d’être éteintes. Et puis son attention fut attirée par la présence d’un écu suspendu au-dessus de l’âtre. Il était peint d’un champ de sable à bande d’or.

Bertrand grogna et se frotta les yeux. Etait-ce un rêve ? Où avaient disparus les débris et les ossements qui jonchaient le plancher ? Avait-on profité de leur sommeil pour les transporter dans un autre lieu ? Il l’avait bien imaginé, mais la salle avait la même forme, il y avait toujours le couloir qui accédait à la poterne, et l’escalier en colimaçon. Sauf que désormais la salle semblait entretenue et habitée. Ce n’était plus une ruine. Elle avait rajeuni. Natacha dormait toujours à poings fermés.

Soudain il entendit des bruits de pas provenant de l’escalier en colimaçon. Il se précipita pour réveiller Natacha. Avant qu’elle ne puisse émerger il la saisit par les épaules et la traîna dans le renfoncement qui menait à la poterne, vers l’extérieur. Alors il attendit et scruta, les yeux rivés vers le fond de la salle. Un vent frais surgit derrière lui et vint lui glacer le corps. Natacha frissonna.

Des pas, et des voix. Deux formes émergèrent des escaliers et entrèrent dans la salle. Elles vinrent s’asseoir près de l’âtre. De petites flammes jaillirent parmi les braises et les éclairaient par à-coups.

-           Sire, nous n’aurons jamais assez de vivres pour soutenir un long siège. Plus d’une centaine de paysans et de villageois se sont réfugiés dans la cour du château, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes. L’ennemi s’entasse autour de nos murailles. Ils ont déjà dressé trébuchets et mangonneaux. Dans la nuit, on aperçoit leurs feux étalés un peu partout. Et derrière, le village brûle toujours…

Bertrand ne pouvait pas distinguer l’homme qui parlait : celui-ci lui tournait le dos. Il était revêtu d’un lourd manteau de fourrure. Sa voix était grave et inquiète.

-           Je sais tout cela, lui répondit l’autre en l’interrompant calmement. Je sais aussi que personne ne nous viendra en aide. Ces hordes barbares ont mis à feu et à sang toute notre contrée. Ils ont pillé les terres, brûlé et démantelé les châteaux et les demeures des seigneurs  nos voisins alentours. Nous sommes seuls. Préparons-nous à défendre chèrement notre peau.

Son visage vénérable était ciselé par de profondes rides que prolongeait une épaisse barbe blanche. Malgré cela le seigneur paraissait encore grand et robuste. Un homme sage et un solide guerrier. Il se leva en faisant bruisser les anneaux de sa cotte de mailles, et cercla son crâne dégarni d’un large heaume. Alors il tendit son bras et sa main gantelée serra l’épaule de son interlocuteur.

-           Tu m’as toujours été fidèle, Hubert. Aussi, en cette heure tragique, je te prie de t’occuper des miens. Je te charge de leur protection. Quant à moi, je m’en vais retrouver mes soldats sur les remparts et me préparer avec eux à livrer bataille.

-           C’est un honneur, sire, et j’accomplirai mon devoir sans faillir.

Ils semblèrent se regarder un instant, face à face, mais très vite ils s’écartèrent. Et les deux hommes partirent, disparaissant par les escaliers, de là où ils étaient venus.

Bertrand avait dû mettre sa main sur la bouche de Natacha pour l’empêcher de parler. Mais aussitôt elle se dégagea comme une furie et lui demanda avec agressivité où l’avait-il donc emmenée en profitant de son sommeil. Quels étaient ces individus qui avaient discuté devant eux tranquillement auprès du feu ? Bertrand tenta de lui expliquer que son étonnement était aussi grand que le sien, qu’il ne l’avait emmenée nulle part si ce n’est qu’il avait dû la traîner jusqu’à ce renfoncement pour éviter qu’ils fussent repérés, enfin que c’était la chaleur de l’âtre qui l’avait réveillé le premier. Mais Natacha, encore toute énervée par ce réveil brutal et par trop insolite, ne crut pas un mot des propos du pauvre bougre. Agacée, elle s’écarta du couloir étroit. Elle l’abandonna, inspecta brièvement la salle avec suspicion, et brusquement elle s’engagea dans l’escalier en colimaçon. Elle s’y enfonça. Bertrand l’interpella mais elle ne lui répondit pas. Il voulut alors la rattraper. Lorsqu’il atteignit les marches, il remarqua les flambeaux qui éclairaient l’escalier. La pierre en était propre, il n’y avait aucun débris. Quelle était donc la cause de ce troublant changement ? Etait-ce une nouvelle hallucination ou la poursuite d’un rêve qui prolongeait la réalité ? Comment la ruine d’hier était-elle devenue ou redevenue cette demeure fortifiée ? Abandonnant l’obscurité pour la lumière, il descendit quelques marches, dubitatif. Natacha avait déjà disparu en contrebas. Il s’en rendit compte et pressa le pas. Il déboucha dans une vaste salle. Certainement celle-ci devait faire partie du donjon attenant à la tour. Plusieurs grandes tentures aux couleurs chatoyantes en ornaient les murs. De grandes tables encore recouvertes de la vaisselle d’un repas achevé la garnissaient. Quelques femmes s’affairaient à les débarrasser. Des servantes de la maisonnée du seigneur, sans aucun doute. Bertrand distingua derrière elles plusieurs portes de bois. Autant d’issues que Natacha pouvait avoir empruntées. Il voulut un instant héler une gueuse pour lui demander où elle s’en était allée. Mais il se retint pour ne pas attirer leur attention. Malgré lui, il était un intrus dans ce château inconnu. Il se décida finalement à traverser vers la porte la plus proche. Les servantes semblèrent ne point le remarquer, ou du moins elles firent comme si de rien n’était.

La porte menait à une petite pièce attenante d’où s’échappait un nouvel escalier descendant. Une embrasure y était percée dans le mur, qui donnait vue sur la cour intérieure de la forteresse. Bertrand s’y glissa pour y jeter un œil. Il faisait toujours nuit dehors. Le vent froid l’assaillit vivement et le fit frissonner. Apparemment il y avait de l’agitation en bas. Les flammes de torches jaillissaient ici et là dans l’obscurité. On pouvait entendre le cliquetis des hommes d’armes, le brouhaha constitué par les palabres indistincts des vilains regroupés, entassés dans l’enceinte du château, le beuglement des vaches et le caquètement des poules… Il faisait nuit et celle-ci était sûrement très avancée, mais personne ne voulait dormir. D’abord Bertrand s’interrogea sur la raison d’une telle agitation, puis très vite il se rappela les propos des deux hommes discutant devant l’âtre. La place était-elle assiégée ? A vrai dire, tous ces évènements commençaient à dépasser son entendement. Il y a quelques heures à peine, cet endroit était un désert, une ruine perdue dans une contrée sauvage. Et maintenant il en était tout autrement…

Il lui fallait retrouver au plus vite Natacha pour quitter cet endroit mystérieux. A y repenser, combien avait-il été stupide d’abandonner la caravane à cause d’une colère futile. Trop de temps déjà avait été perdu. Il descendit l’escalier. Celui-ci était étroit, et de surcroît il semblait sans fin, interminable, au point que Bertrand se demanda s’il avait pris la bonne direction. Pourtant il ne rebroussa pas chemin, et il aboutit finalement dans une salle circulaire éclairée simplement par la lueur de quelques bougies.

Au centre de la pièce s’élevait un autel de pierre de forme rectangulaire. A son niveau un homme de taille moyenne, chauve, revêtu d’une longue robe brune de bure s’affairait à feuilleter les pages épaisses d’un vieux livre ouvert sur un lutrin. Le clerc grommelait des paroles inaudibles. Bertrand n’y comprit goutte. Lorsqu’il entra l’ecclésiastique se retourna brusquement, abandonna son recueil et s’enfuit par une porte qu’il n’avait pas remarquée, dissimulée dans la paroi. Quelle hâte le prenait-il ? Bertrand l’appela, en vain. Il s’élança à sa poursuite, franchit à son tour la porte dérobée et s’engagea dans un passage humide et froid qui s’enfonçait en pente douce. Ici la lumière allait s’amenuisant. Le passage menait à un nouveau couloir. Pour y accéder il fallait auparavant passer sous un arc en plein cintre de faible hauteur. Bertrand s’y serait certainement heurté la tête s’il n’avait aperçu la face démoniaque d’une gargouille sculptée sur la clef de voûte. Le grimaçant visage de pierre, dont les yeux globuleux fixaient malicieusement le nouveau venu, lui était apparu brutalement, comme s’il avait surgi dans la pénombre, provoquant crainte et stupeur. Car Bertrand en fut désagréablement surpris, ce qui mit un frein à sa course. Il jugea néanmoins qu’il lui fallait poursuivre plus en avant. Et ce fut d’un pas moins alerte, hanté par cette figure peu rassurante, qu’il s’avança dans le couloir.

Où était donc passé ce moine si hâtif ? Où était donc passé Natacha ? Bertrand prêta l’oreille et entendit faiblement au loin des bruits de pas s’éloigner, plus loin dans les profondeurs des ténèbres… Car il progressait désormais à tâtons, ne pouvant plus rien distinguer. Ses pieds heurtaient de temps à autre de la caillasse qui jonchait le sol. Le bruit de gouttes d’eau chutant sur la pierre le fit tressaillir. L’humidité. L’atmosphère était lugubre, et Bertrand mal à l’aise. Son inquiétude croissait. Tout cela était trop irréel. C’était comme si ces êtres et ces objets avaient resurgis du passé pour revivre cette nuit là, un évènement de leur histoire, et plus encore, un drame. Mais alors ils étaient des revenants hantant par leurs souvenirs ces terres qu’on disait oubliées. Bertrand en vint à la conclusion tourmentante qu’il se trouvait au sein de ruines hantées, que ces êtres qu’il avait croisé étaient des fantômes. Le moine auquel il avait voulu s’adresser était un fantôme… La peur lui serra le ventre. Quelles affreuses idées étaient en train de lui parcourir l’esprit ! Etait-il devenu fou ? Et pourtant c’était la seule explication qu’il avait put trouver pour comprendre ce qui lui arrivait. 
Souvenirs

 La piste gravissait maladroitement les premières hauteurs de la montagne. Bien que suffisamment large pour le passage des chariots, elle était jonchée de creux et de grosses caillasses qui abîmaient et endommageaient à la longue les roues cerclées de fer de ces derniers. Au loin, tout là-haut, les cimes embrumées des Monts Perdus se dressaient plus imposantes. Leurs versants recouverts de forêts aux arbres immenses revêtus d’un manteau de neige donnaient à ce paysage une dimension de puissance, de majesté et d‘éternité qui ne pouvait qu’éblouir les membres de la caravane. Ils étaient les témoins des siècles passés, présents et à venir de l’histoire éphémère des hommes. C’étaient les vestiges de temps anciens, les représentants de la grandeur incommensurable de l’ordre naturel. Un être humain contemplant un tel spectacle ne pouvait que constater, paradoxalement émerveillé, la petitesse de sa condition. Il n’était rien, rien qu’un simple mortel comparé à ces géants sans âge immobiles et silencieux.

Valvorf méditait, le visage fermé, impassible. Ces montagnes lui rappelaient celles de son enfance. Bien au-delà de la Grand Mer, la mer qui l’avait mené sur cette terre, tout au nord du continent vivaient les siens. Il se remémorait sa tribu et ses proches, le territoire hostile où ils devaient survivre, la neige, le froid, la violence, les combats fréquents qui opposaient les hommes de son clan à ceux des autres communautés. Il avait accompagné à la chasse ses frères aînés, pour ramener de la viande. Il était encore tout jeune. Ils avaient tué un cerf. Sur le chemin du retour, alors qu’ils étaient tout fiers de leur trophée, ils avaient été attaqués, pris en embuscade par les barbares d’une tribu ennemie. Ses frères avaient tous péris au cours du combat bien trop inégal. Lui avait été capturé. Son jeune âge lui avait sauvé la vie, pour ainsi dire. Il n’était pas encore capable de brandir une épée. Vendu comme esclave, il n’avait plus jamais revu les siens. Il reviendrait un jour dans sa terre natale, cela il en était sûr, même si sa tribu n’existait peut-être plus…

Etape

La neige ici s’était changée en boue. Ça et là des cabanes et des tentes épaisses recouvertes de fourrures émergeaient des arbres dénudés. Parfois, par endroits, des planches de bois pourri étendues à même le sol permettaient de s’aventurer plus en avant dans le camp sans avoir à patauger dans la gadoue. Des tas de bois coupé, mal protégés jouxtaient des foyers aménagés entourés de pierres et autour desquels les hommes se réchauffaient et mangeaient. Des fumées et des odeurs de ragoûts mijotant dans les marmites se dégageaient ainsi, ici et là.

Plus loin se distinguaient plus nettement plusieurs bâtisses de pierre construites au sommet d’un talus à pente douce, qui dominait de quelques mètres le terrain irrégulier sur lequel s’étalait le campement forestier. Ce devait être là sans aucun doute le cœur du bourg portant le nom de Permgréos… Et puis encore derrière, à plus d’une centaine de mètres des maisons, sur une haute butte, on apercevait un chantier.

La piste proprement dite sur laquelle progressait la caravane du marchand contournait d’abord la plus grosse partie du campement avant de finir par le traverser jusqu’à rejoindre le bourg. De là, la piste s’en allait gravir la butte au sommet de laquelle s’édifiait une construction massive en pierre…

Alors que la colonne commençait à longer les premières tentes et les cabanes du campement, plusieurs guerriers vinrent rapidement lui barrer le passage. Ils étaient armés de piques, revêtus d’épais manteaux noirs et coiffés de casques métalliques.

Terminus

La neige se trouvait jonchée de taches écarlates. Ça et là les corps gisaient. Des râles et des gémissements s’échappaient encore de quelques bougres agonisants. Déjà les corbeaux avaient quitté les hautes branches des sapins pour venir s’attabler au festin que leur présentait le champ de bataille désolé. Lentement à l’horizon le soleil déclinant commençait à se retirer. Ses derniers rayons berçaient d’une douce lueur ce spectacle funeste.

Natacha qui s’était réfugiée derrière un gros rocher releva la tête pour scruter les alentours. A quelques mètres le cadavre du mercenaire qui l’avait pourchassée était étalé de tout son long le poitrail et la bedaine perforés de coups de dague. Son visage hideux s’était figé dans une grimace de douleur insupportable. Elle détourna les yeux…

N’apercevant plus aucun être vivant, Natacha osa quitter son abri et s’avança précautionneusement sur les lieux du combat. Un sentiment d’inquiétude l’avait envahie. Qu’était-il advenu de ses compagnons ? Elle commença à examiner les silhouettes des morts les plus proches. L’angoisse l’étreignait un peu plus au fur et à mesure qu’elle s’approchait d’un nouveau corps. Etait-ce Bertrand, là-bas, ce guerrier retourné face contre terre ? Ou bien était-ce plutôt celui-ci, allongé sur le côté et transpercé d’une lance ? Elle allait et venait ainsi de cadavres en cadavres en quête d’un visage familier. Mais par-dessus tout c’était Bertrand qu’elle cherchait. « Bertrand, Bertrand, je te veux vivant, Bertrand. Tu ne peux pas avoir succombé déjà. J’ai besoin de toi. J’ai besoin de toi… » Chaque fois que le mort lui était inconnu elle poussait un soupir de soulagement, mais c’était encore plus inquiète qu’elle se dirigeait vers le suivant, en titubant dans la neige parsemée de sang.

Au bout de plusieurs minutes Natacha finit par s’asseoir, désolée. Elle ne l’avait pas trouvé. Elle avait bien reconnu plusieurs chasseurs avec lesquels ils avaient affronté côte à côte les mercenaires envoyés par Hentogiath. Elle avait même retrouvé Kowa, le puissant esclave noir, recroquevillé autour de sa propre tête fracassée. Mais Bertrand n’y était point. Valvorf non plus d’ailleurs. Que leur était-il arrivé ? Dans la fureur du combat elle s’était repliée dans les hauteurs et avait trouvé refuge derrière ce rocher. Elle avait dû lutter à mort avec le brigand qui l’avait poursuivie, et de peur que d’autres ne la rejoignent elle s’était cachée, essoufflée. Au milieu du bourdonnement de ses oreilles, elle avait entendu les cris et les bruits des armes qui s’entrechoquaient. Mais elle n’avait pas osé regarder. Elle avait attendu là dans le froid. Et maintenant qu’elle avait trouvé le courage de sortir et de revenir sur ses pas, ils avaient tous disparu, du moins ceux qui ne gisaient pas dans la neige tout autour d’elle.

Natacha essayait de se rappeler, de reconstituer le mieux possible les derniers évènements dont elle avait été tour à tour actrice et spectatrice. Mais confuse elle restait perturbée. L’affrontement qui l’avait opposé au mercenaire l’avait lessivée. La haine qu’elle avait aperçue dans ses yeux, son rictus mauvais et cupide qui ne laissait aucun doute sur ce qu’il comptait faire d’elle une fois qu’il l’aurait matée, sa propre rage et la vivacité surprenante avec laquelle elle lui avait répliqué, et sa dague qui s’était enfoncée avec facilité dans son embonpoint, la dague surtout, et le sang qui avait dégouliné sur ses mains…

Natacha se redressa, vérifia que ses mains n’étaient plus souillées, et reporta son attention à son environnement. Alors elle se rendit compte que de nombreuses traces de pas s’éloignaient du champ de bataille au travers de la forêt, dans une direction qui n’était pas celle par laquelle eux-mêmes puis plus tard leurs assaillants étaient arrivés. Les survivants étaient donc partis par là. Elle se décida à suivre les traces.

Elle marcha ainsi quelques temps, fouettée par une bise glacée qui la faisait grelotter. D’abord elle perçut des bruits diffus, qui se firent de plus en plus distincts au fur et à mesure de sa progression. Là-bas, des hommes combattaient encore. Elle se mit à courir de toutes ses forces. Et soudain, en bas d’un talus, elle vit Valvorf luttant contre quatre adversaires qui l’encerclaient. Non loin de là plusieurs cadavres gisaient. Mais Bertrand, où était Bertrand ? Elle finit par le distinguer, affalé dans la neige. Son regard était vide, son regard était mort. Un mince filet de sang s’écoulait lentement de sa bouche entrouverte pour rougir son linceul immaculé. Natacha s’élança vers lui et cria. Un cri effroyable de détresse. Elle tomba à genoux en pleurs à ses côtés.

Son hurlement surprit les combattants. Valvorf en profita pour trancher la tête de l’un de ses opposants. Il maniait son épée à deux mains avec force et habileté. Il était brutal et précis. La tête s’envola dans une trajectoire courbe suivie par une traînée de pourpre. L’un des mercenaires se précipita pour le frapper de flanc avec sa hache. Valvorf évita adroitement le coup tout en redressant son espadon bien en arrière. Et profitant que l’autre emporté par son élan avait négligé sa garde, il rabattit sa grande épée pour lui fendre le crâne promptement. Le craquement de la calotte crânienne précéda la chute du mercenaire. Les deux autres adversaires hésitèrent, impressionnés par ce géant à la non moins grande lame ensanglantée. Ils reculèrent et finalement détalèrent à toutes jambes. Valvorf ne chercha même pas à les arrêter. Qu’importe en effet, la journée était sienne. Il avait bien combattu. Ses frères auraient été fiers de lui.

L’épée dans les mains, Valvorf contemplait avec satisfaction le champ de bataille, son champ de bataille. Les corps pourfendus de ses adversaires souillaient la blancheur féerique de la neige. Il avait combattu comme un lion, avec bravoure et furie. La journée était bien bonne, oui. Il était fier… Pourtant une étrange fatigue commençait à l’envahir. Sûrement qu’il avait besoin de récupérer, de se reposer un peu après tant d’efforts accomplis. Du moins le pensait-il ou bien tentait-il de s’en persuader. Mais cet engourdissement qui progressivement se propageait en lui, jamais encore il ne l’avait éprouvé. Non décidément, ce n’était pas seulement de la fatigue. Valvorf posa son arme et fit quelques pas pour se ressaisir. Bien vite il s’arrêta. La sensation n’avait pas disparue, tenace. Au contraire elle se faisait désormais plus pressante, plus inquiétante. Un froid glacial l’accompagnait qui le fit frémir et frissonner, lui qui d’habitude restait impassible même sous la bise. Valvorf ne comprenait plus. Ses yeux hagards fixèrent le soleil qui s’échappait à l’horizon derrière les arbres nus, parmi des halos de rouge et de jaune, lumières diffuses qui se noyaient dans un ciel s’assombrissant. Sa vision s’embruma. Il ne distinguait plus que des taches de couleurs aux limites floues, embrouillées. La sensation de léthargie qui s’était emparée de son corps se fit douleur aigue. Terrible, elle lui vrilla le crâne. Valvorf en tomba sur ses genoux et se prit la tête entre les mains. Que lui arrivait-il ? Il était pourtant si fort et le voilà se retrouvant réduit à l’impuissance, soumis à un mal inconnu qui lentement le terrassait. Il était devenu faible, incapable de se défendre comme tous ceux qu’il méprisait. Etait-ce là sa récompense, lui qui avait honoré ses dieux à chacun de ses combats et conservait toujours la mémoire de ses ancêtres ? En quoi avait-il failli ? Car il en était certain, ses dieux barbares le punissaient, ou pire, l’abandonnaient. Valvorf délirait ainsi, le corps secoué de spasmes. Il s’était laissé choir, privé de force, sur le tapis de neige. Il ne sentait plus le froid de l’hiver mais seulement la douleur intérieure de son corps et dont l’intensité marquait la progression du mal qui le rongeait. Il divaguait. Les minutes s’écoulèrent tandis que son état se dégradait.

Natacha était décomposée. Son visage, livide, fixait douloureusement celui de Bertrand qui ne bougeait plus. Les bruits de lutte cessèrent derrière elle mais n’y fit pas attention. Plus rien n’avait de sens, plus rien n’avait d’importance. Ce monde, son monde était invraisemblable. Sa vie avait perdue toute signification. Mais en avait-elle eu une auparavant ? Elle l’avait cru, jusqu’à maintenant. Elle ne trouva plus de larme pour pleurer. La source en était tarie. Son âme souffrait, son cœur saignait. Mais elle ne pleurait pas. Elle n’en avait plus la volonté. Le désespoir et l’angoisse l’habitaient. Au milieu de la neige, tout lui semblait noir et triste, inerte et hostile.

Quand elle se releva finalement, transie par le froid, la nuit était presque tombée. Elle était restée assise un long moment auprès du cadavre de Bertrand, hébétée, sans plus se soucier de son environnement. Paradoxalement, ce fut la morsure du froid qui eut raison de sa torpeur. Elle se souvint alors de Valvorf et de ses adversaires qui étaient en train de s’entretuer. Elle ne le vit pas, ni lui ni les autres. Elle tituba plus qu’elle ne marcha aux alentours pour le retrouver. Elle le découvrit allongé sur la neige une vingtaine de mètres plus loin, la tête tournée vers les derniers rayons du soleil. Elle s’approcha inquiète du grand gaillard et lui secoua l’épaule. Il ne réagit pas. Elle ne se faisait point d’illusion. Elle le crut mort ou cruellement blessé. Elle chercha des traces de plaies mais c’était chose difficile caparaçonné comme il l’était sous son armure de plates noires. Elle ne découvrit que de légères estafilades et dut se convaincre que le sang qui le salissait appartenait surtout à ceux qu’il avait terrassés. Elle se pencha vers son visage et posa sa paume contre sa bouche afin de vérifier qu’il respirait encore. Elle sentit son souffle, faible. Elle ne put s’empêcher d’éclater d’un rire nerveux, hystérique. Elle se rassura en supposant bêtement qu’il dormait, et elle le remua pour le réveiller lorsqu’elle rencontra ses yeux noirs grands ouverts. Ils brillaient, animés par une douce lueur vacillante.

Valvorf ne pouvait plus bouger, il ne pouvait plus remuer les lèvres. La douleur avait culminé à son paroxysme, et puis elle avait cessé d’un seul coup, l’abandonnant brusquement tandis que son esprit s’engourdissait à son tour. Une caresse glaciale lui enveloppait le crâne. Cependant, dans un ultime effort il réussit à ouvrir les yeux pour recevoir une dernière fois la lumière bienfaitrice du soleil. Il se croyait déjà pardonné, délivré. Il distingua vaguement la silhouette familière de Natacha qui se penchait vers lui. Il reconnut son odeur entêtante. Il voulut la toucher, caresser sa poitrine voluptueuse, l’embrasser, et pourquoi pas lui parler… La lueur s’éteignit. Valvorf partit rejoindre ses frères et ses ancêtres.

 
Il faisait nuit et Natacha était seule. Elle alluma une torche et s’en alla trouver refuge dans une grotte avoisinante. Cette fois-ci elle ne put se retenir. Elle pleura simplement, doucement. Et elle médita longuement…

Lorsque le jour se leva, elle réunit ses affaires et tous les objets utiles qu’elle put récupérer. Natacha s’en alla sans se retourner. Elle descendit les pentes et les talus enneigés. Elle quittait la montagne, ses brumes sinistres et sa neige ensanglantée. Derrière elle, de légers flocons se mirent à recouvrir lentement les morts du jour dernier.