Ulgubre, sur les traces du Sieur Girfond.



Sombreval, ou la baronnie d’Ulgubre… Un trou perdu au milieu de nul part. Une terre miteuse noyée dans les forêts sauvages, des forêts si obscures que même les elfes rechignent à s’y installer. Et pourtant, c’est vers cette foutue terre que je me dirige à mon tour. Déjà, depuis les quelques minutes que j’en ai franchi la lisière, je peux sentir l’oppression de ces bois qui m’entourent, et dont les frondaisons me cachent le spectacle nauséeux d’un ciel brumeux, miteux, sans attrait. Les grands arbres m’étouffent. Ils m’observent, me guettent. Cette forêt a de quoi vous retournez les nerfs. Elle exacerbe vos peurs, elle immisce en vous un malaise croissant dont on ne peut guère se départir. La peur gagne, tandis que les branchages abondants vous assaillent et vous griffent, dans un presque silence glaçant. La bruine sempiternelle s’abat avec une monotonie de métronome, les gouttes glissent sur les feuillages, s’écrasent sur les vêtements. A l’usure, l’humidité gagne, trempe cape et manteau, jusqu’à en rougir la peau, déjà toute hérissée d’inquiétude. Le froid fait frémir le corps et trembler les membres, il vous meurtrit l’âme, il vous envahit de son ignoble lassitude, il vous torture à petit feu, sans bruit, inlassablement, il vous mine petit à petit.          

Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai entrepris ce voyage. D’habitude, je ne quitte guère les faubourgs miteux et les ruelles de Fortune, une garce à laquelle j’ai consacré jusqu’ici l’essentiel de ma vie. Fortune la tentaculaire, Fortune la démente, Fortune, pour le meilleur et pour le pire, du reste c’est bien plus souvent pour le pire que pour le meilleur, à vrai dire. Fortune ne sourit qu’aux riches, aux puissants, à tous ceux qui savent écraser sous leurs talons ferrés les petits, les manants, les voleurs, et les moins que rien, le petit peuple qui crie famine, qui vit dans la crasse, qui pullule et qui s’entretue à la recherche d’un abris. Fortune ne porte pas bien son nom, ou trop bien, si telle doit être effectivement la fortune qui accable l’essentiel de ceux qui la peuplent. Le destin, bien souvent, ne sourit qu’à une poignée de malandrins plus doués que les autres pour se hisser et asseoir leur emprise sur leurs comparses. Les autres, les indigents, s’épuisent à se battre sauvagement pour gagner leur pain. Je ne crois pas à cette fortune, j’ose espérer que quelque part un dieu réserve un sort meilleur aux gueux qui s’échinent au labeur. Seulement voilà, je ne suis pas né au bon endroit. Je suis né à Fortune, et quoi qu’on en dise, ses affres sont mon quotidien. Je les savoure à leur juste valeur, et je les recrache avec une douloureuse amertume, plongé dans le désarroi d’un rêve sans lendemain.

Raoul Girfond était un vieil ami. Une étincelle s’est éteinte au sein d’une belle nuit étoilée, alors que j’errais sur les docks puants de Fortune. Je suis sûr qu’il n’est plus. Je le pressens, je l’ai deviné, bien avant qu’une sombre nouvelle vienne me taquiner. Je ne me fais plus d’espoir de le revoir. Et pourtant je persiste. Il m’en coûte mais je veux savoir ce qu’il est advenu de lui. Sans doute est-ce par conscience professionnelle, sans doute est-ce mon travail qui me pousse à fouiner vers ses derniers instants de vie. Mais surtout, Raoul était un vieil ami. Il me ronge de découvrir son devenir.

Mon labeur, parlons en. Depuis une quinzaine d’années, j’œuvre dans l’ombre au service de sa Sérénissime. Cela a commencé par de menus services, occasionnels, au sortir des geôles dans lesquelles je lui devais plusieurs précieuses années. Je dois à ma fougueuse jeunesse le rude apprentissage de la vie. Je ne tiens pas rancœur à mes bourreaux. J’ai joué et j’ai perdu. J’ai chèrement payé mes erreurs, mais je me suis pris à un nouveau jeu, je me suis plongé dans le rôle de ceux que je haïssais alors. J’offre désormais mes offices aux puissants pour traquer les coupables, ceux du monde des truands que j’ai côtoyé quelques temps. Mais j’ai toujours pris soin de conserver une certaine indépendance afin de choisir librement mes proies. Ainsi je garde le lien avec cet univers qui m’a marqué de son fer rouge. Je continue à le côtoyer, mais de l’autre côté. Je suis devenu au fil du temps l’un des hommes du Doge, mais je ne traque que ceux que je trouve véritablement malfaisants. J’œuvre pour la police de sa Sérénissime. Je suis une main, un agent du tyran, je suis un être répugnant pour certains, un sbire pour d’autres, un mal nécessaire dont il faut malgré tout s’accommoder, pour le bien de Fortune et de sa funeste destinée. Cela ne m’empêche pas d’être terriblement lucide pour autant.   

La sombre nouvelle me parvint quelques jours après mon pressentiment. Je lui dois de me retrouver à errer parmi ces bois. Ulgubre, baronnie glaciale. Je te hais bien avant de t’avoir goûté. Quelle lubie a bien pu prendre ce vieux Girfond pour s’en aller crever dans un si terrible endroit ? Même les plus sordides taudis de Fortune me semblent plus agréables à parcourir que ces bois si étouffants. Et pourtant, c’est là qu’il s’en est allé, et c’est à mon tour là que je me retrouve à la recherche de ses dernières traces. Mais je ne compte point comme lui m’arrêter là. Je ne fais que les traverser. Je ne fais que passer. Et j’espère que mon voyage laissera ici de plus vivaces traces.

Comme la plupart des habitants de Fortune, je ne sais que peu de chose de Sombreval et de la baronnie d’Ulgubre en général. Ce sont essentiellement des rumeurs qui circulent, des ragots et des racontars auxquels il est préférable de n’accorder qu’une attention fugace. Car les voyageurs sont rares à cheminer réellement jusque là-bas, et pour cause. Personne ne saurait leur en vouloir. Ulgubre dépend des terres de sa Sérénissime. Mais le doge s’intéresse plus à Fortune et à son empire maritime qu’aux contrées isolées et perdues aux frontières de son royaume terrestre. La baronnie, en plus d’être noyée au sein d’une immense forêt, ne joue pour ainsi dire aucun rôle stratégique aux yeux de mon maître. Seules des terres sauvages et inexplorées la jouxtent. Et personne ne connaît la fin de l’immense forêt. Ses habitants ne sont pas assez nombreux pour susciter un véritable intérêt. Ses revenus sont pour ainsi dire inexistants, au point que les officiers du doge ne prennent même pas la peine de s’aventurer dans un voyage périlleux pour y récolter le maigre fruit d’un impôt hasardeux. Ulgubre est pour ainsi dire une aberration, dont la subsistance n’est due qu’à une poignée de colons suffisamment demeurés pour oser survivre au sein d’une région si inhospitalière.

 Avant mon départ, j’ai cependant pris la peine de récolter de plus amples renseignements. Je ne tenais pas à arriver dans ces lieux comme une vierge fraîchement enlevée pour découvrir la cruelle réalité d’un bouge glauque de Fortune. De certaines savantes connaissances que j’ai au palais, j’appris ainsi quelques bribes d’histoire à ce sujet. Ulgubre naquit il y a quelques dizaines d’années, du fait de la folie d’un preux chevalier. Ce fol épris d’une virulente soif de conquête décida de s’aventurer dans la sombre forêt pour s’y tailler un fief. Comme le Doge de l’époque n’en exploitait que les lisières dont il tirait le bois nécessaire à la construction de ses navires, celui-ci ne trouva rien à redire à l’entreprise du valeureux, pour peu qu’il s’enfonça suffisamment profondément au sein de la forêt pour ne pas nuire à son commerce et qu’il reconnut en sus la suzeraineté du doge sur ses futures terres. Autant dire que sa Sérénissime prit alors toutes les précautions nécessaires pour étouffer dans l’œuf la future conquête, et au cas où celle-ci devait néanmoins se concrétiser, elle gardait tout de même la main mise sur une telle avancée. Prosaïquement, elle ne présumait point du désastre inéluctable voué à une telle tentative. Mais qui sait, la fortune pouvait aussi se jouer de son maître. Le doge n’était point fou, au contraire du brave guerrier. Le fol chevalier accepta de bon gré et partit s’enfoncer dans la sombre forêt.   

Skuffy, 2008