Livre I
Tous les Chemins mènent à Raxe





Chapitre III
(Terres Pauvres du Chaos)

Tandis qu'au sud-ouest d'Ivalia les Bons découvrent l'immense forêt des Terres Magiques de l'Oubli, les quatre serviteurs du Buz et de la Société Tordue apparaissent au sud-est au coeur d'une plaine désertique, les Terres Pauvres du Chaos...

A plusieurs centaines de lieues de là, au sein d’une contrée aride et accidentée, quatre nouveaux venus se matérialisèrent à leur tour. Le paysage se composait en tout et pour tout d’un désert de terre desséchée et de roche effritée qui s’étendait à perte de vue.

« Hum. A ce que je peux en juger, nos crétins de maîtres nous ont encore téléportés au petit malheur la malchance ! Ce territoire est aussi stérile que le corps flétri d’une vieille fille désœuvrée. »

Le premier à s’exprimer de sa voix ténébreuse et glacée à faire geler une salamandre, était un sombre guerrier avoisinant le mètre quatre-vingt, bardé d’une lourde et menaçante armure de plates de bataille. Les yeux noirs et la chevelure d’ébène, son visage avait le teint blême et livide de la mort.

« Certains furent étripés pour bien plus futile calomnie que celle-la, Némesguéric. » Le deuxième au timbre précieux et nasillard, était bien plus fin et plus petit que le premier. Il avait l’allure, la prestance et le port altier des fiers et vénérables Elfes gris. Mais la coquetterie de son accoutrement dénotait un goût prononcé pour des tendances bien peu viriles. Son regard bleuté avait la grâce de l’éphèbe et la fourberie du truand. On y découvrait avec frayeur un pot-pourri dans lequel s’amalgamaient le vice, la cupidité, la malice, le sadisme et une vivacité d’esprit qui s’apparentait plus à de la démence qu’à de l’intelligence.

« Car, Anaximène, les Grands Maîtres de la Société Tordue savent ramener dans le chemin infernal de la douleur et de la servitude les jeunes taureaux belliqueux. » Le troisième avait le verbe froid et cérémonieux. Il portait les mêmes cheveux bruns, les mêmes yeux obscurs, et le même teint blafard et cadavérique que ceux de Némesguéric le Ténébreux, au point qu’on aurait pu les prendre de loin pour deux sombres frères. Aussi grand que le guerrier, celui-ci était néanmoins plus maigre et plus vieux. Une longue robe de bure noire lui donnait l’allure d’un énorme corbeau morbide. Une ribambelle de symboles maudits allant de la vulgaire phalange au crâne en or massif parsemait son douloureux vêtement ecclésiastique.

« C’est cela, Kuros, c’est cela. Mais Buz le Maudit est plus pragmatique et moins vicieux. Il est plus spontané quand il trucide la brebis égarée. » Le quatrième avait la voix grave, la face ronde et de petits yeux ronds d’abruti… Il était plus large que les trois autres réunis. Aux trois quarts nu, il exhibait fièrement sa musculature aux proportions démesurées pour le commun des mortels. Arkélaosse le barbare jouait placidement avec le manche d’une grosse hache d’armes à double tranchant. L’endroit ne lui plaisait ni ne lui déplaisait vraiment, cela n’avait en fait aucune importance. Il n’y avait d’ailleurs pas grande chose qui pouvait ébranler son orgueil de titan.

« Vous allez continuer longtemps à me les briser ? » Némesguéric, le guerrier au visage éternellement aigri, n’appréciait pas les remontrances doucereuses de ses camarades. Certes, il avait critiqué les maîtres. Mais les maîtres tant redoutés étaient bien loin maintenant. Et puis de toutes façons ils devraient dorénavant se débrouiller seuls pour mener à bien leur mission. Perdus au milieu du désert, l’horizon restait désespérément vide à l’est, au sud et au nord. En revanche, à l’ouest, se dressait au loin une longue chaîne montagneuse. C’était mieux que rien, mais c’était surtout « au loin ». Il faudrait marcher plusieurs heures avant de pouvoir atteindre les premiers contreforts et s’extirper de cette terre desséchée. Heureusement qu’on les avait dotés de vivres. Mais seraient-ils suffisants ?

« Je crois que nous n’avons pas d’autre solution que de gagner ces montagnes. Il va falloir s’y faire, mais nous allons devoir marcher. » L’Elfe gris Anaximène était loin d’être enchanté à l’idée de cette soudaine randonnée. Arkélaosse opina du chef. Cette perspective ne l’effrayait guère. Il avait l’habitude des longues marches à pas forcés. Ça leur donnerait l’occasion de se mettre en jambes.

« Puisque le devoir l’exige, cessons-là de tergiverser. Quittons au plus vite ce désert surchauffé, si nous ne voulons point mourir déshydratés. » Némesguéric essuya d’un revers de main les gouttes de sueur qui commençaient à dégouliner de ses tempes. La journée s’annonçait difficile, et ça ne faisait que commencer. Il maudissait ses maîtres de l’avoir désigné.

Quelques heures plus tôt, au sein des terres chaotiques de la Flañesse, ces quatre grands serviteurs des royaumes maléfiques avaient été convoqués en urgence par leurs maîtres respectifs. Plusieurs espions avaient donné leur vie pour rapporter la nouvelle. Et celle-ci valait apparemment largement son pesant de sacrifices, selon leurs propres dires. Buz le Maudit et les grands pontes de la Société Tordue s’étaient mis d’accord, chose rare qui méritait d’être soulignée et qui devait comporter de nombreuses anguilles sous les rochers. Les tyrans sanguinaires avaient décidé d’unir leurs efforts pour envoyer leurs héros retrouver les premiers le cristal dérobé à leur ennemi juré, sa sainteté purulente Pèsehéore Hazène, l’emblème honni du bien et de l’équité. S’approprier la gemme sacrée reviendrait à porter un coup décisif à la stabilité des royaumes libres qu’ils affrontaient en vain depuis plusieurs dizaines d’années. Le pouvoir de la gemme donnerait à celui qui s’en emparerait l’occasion tant attendue d’écraser une bonne fois pour toutes les armées du sud qui les tenaient en échec, et d’envahir les riches contrées des nobles chevaliers. Le Cristal aux Flammes de Jais scellerait le sort de l’humanité. Les divinations des prêtres et la magie noire des sorciers avaient permis de retrouver rapidement la trace ou plutôt l’origine de l’être hors du commun qui avait su dérober le joyau tant protégé du pape de Belletunasse. Seulement le voleur n’était pas de leur monde et c’était bien là le problème. Ce n’était pas une créature de la Flañesse. Il provenait d’un plan d’existence parallèle inconnu que même les augures des clercs ne surent explorer. Pour mettre la main sur la gemme, il allait falloir aller la chercher, et prendre aussi de vitesse les agents que sa sainteté purulente ne manquerait pas elle aussi d’envoyer, si bien entendu ce n’était pas déjà chose faite. Comme l’enjeu en valait largement la chandelle, un pacte fut scellé entre le Buz et les Maîtres de la Société Tordue. Les tyrans, pour souligner leurs engagements respectifs et mettre le maximum de chances de chaque côté, avaient fait appel à des valeurs sûres : des lieutenants dévoués qui savaient massacrer sans compter. Le Buz avait choisi le capitaine Arkélaosse, une brute épaisse qui frappait d’abord et réfléchissait après. Pour tempérer l’ardeur du barbare du nord, il lui avait adjoint son fidèle Anaximène, la tête sadique qui dirigerait les jambes du premier. Les pontes portèrent leur choix sur le ténébreux guerrier Némesguéric, et sur Kuros le Sssage, un prêtre fanatique et dévoué, deux terreurs qui sauraient protéger en toutes circonstances leurs précieux intérêts. Et voilà nos quatre héros aux mains des sorciers qui après d’interminables incantations, les expédièrent au travers des courants éthérés, pour atterrir finalement au cœur de cette terre aride et désertique. Etait-ce cela, Ivalia, le monde du voleur déjà mythique du joyau de sa purulente sainteté ?

Sous les rayons brûlants des deux soleils verts d’Ivalia, les quatre lieutenants entamèrent la traversée. Les heures défilèrent, monotones et silencieuses, dans une atmosphère surchauffée. Les réserves d’eau s’épuisaient au fur et à mesure que les montagnes se rapprochaient. Au sein des Terres Pauvres du Chaos, il n’y avait décidément pas âme qui vive. Il fallait être inconscient ou demeuré pour oser s’y aventurer.





Chapitre VII
(Terres Pauvres du Chaos)

Après une longue et pénible traversée désertique, les quatre serviteurs du Buz et de la Société Tordue atteignent enfin les contreforts montagneux. Première rencontre avec les Ayaks. Comment le prêtre Kuros apprend à parler avec les hommes-singes...

Arkélaosse ouvrait la marche. Au travers de la broussaille asséchée recouvrant les escarpements des pentes montagneuses, l’expédition se frayait tant bien que mal un chemin poussiéreux. Le barbare préférait progresser seul, en éclaireur, loin de l’humeur exécrable des deux Tordus. Ces deux-là n’arrêtaient pas de se plaindre. Et quand ils ne râlaient pas ils passaient leur temps à tirer leur tronche d’enterrement. Il aimait mieux s’éloigner et se défouler plutôt que de les supporter. Dans leur malheur ils avaient quand même réussi à quitter le désert rocailleux quelques heures auparavant, même si les autres traînaient. Il faut dire que le barbare était plutôt doué pour les jeux d’orientation. Il les avait guidés au plus court, du moins à ce qu’il lui semblait. Ils s’étaient alors engagés sur les pentes accidentées de la chaîne montagneuse. Grâce à son remarquable flair, ils avaient déniché un petit cours d’eau. La trouvaille avait été inespérée. Car leurs outres étaient toutes déjà vides. La chaleur, elle, n’avait pas vraiment diminué. L’eau s’était révélée nauséabonde et putride, mais ce fut mieux que rien. A défaut de périr déshydraté dans une contrée désertée, il valait mieux endurer une bonne vieille diarrhée. Et maintenant ils évoluaient parmi ce massif escarpé… Le barbare escalada un gros rocher. Du haut de son nouveau promontoire il découvrit enfin une piste, et mieux encore, plus loin, il distingua ce qui lui semblait être une caravane. Une trace de vie, enfin ! Décidément les bonnes nouvelles se succédaient. Les autres n’en croiraient pas leurs oreilles. Elles étaient sans doute trop sales pour qu’ils le comprennent. A bien y regarder ça s’agitait drôlement du côté de l’espèce de caravane. En fait, elle semblait même se faire attaquer. Il y avait donc de la vie sur cette terre hostile, et de la vie animée comme celle qu’il affectionnait ! Bien sûr, lui, il n’en avait jamais douté. Ce n’était certainement pas le cas des deux oiseaux de malheur, les deux envoyés des Tordus qui les accompagnaient. Quant à ces deux-là, il ne se faisait vraiment aucune illusion sur leur compte. Ils leur feraient faux bond à la première anicroche. La trahison se lisait dans leurs yeux, tout comme l’amour immodéré qu’ils portaient à leur propre personne. Des gars de la haute, complètement imbus et bourrés de préjugés. Le barbare avait beau avoir une face d’abruti, il n’était pas dupe. Il n’était pas devenu capitaine du Buz pour la simple grosseur de ses muscles. Tout comme Anaximène d’ailleurs. L’Elfe gris s’amusait à les faire tourner en bourrique. Il se parait en permanence de son sourire d’imbécile. Ils le prenaient pour un demeuré, alors que lui, tranquillement, il les testait. Au fond, ils n’étaient pas si loin de la vérité. L’Elfe pouvait être une vraie peste quand il s’y mettait. Sadique et pervers, en plus de cela. Lui aussi, il avait dû remarquer leur curieux manège. Si Arkélaosse, la brute du Nord, l’avait flairé, alors forcément, Anaximène, la fouine du grand Buz, l’avait déjà remarqué. Les deux serviteurs des Tordus n’avaient pas cessé de jouer d’arrogance durant toute la traversée. Ils ne pouvaient s’empêcher d’afficher avec ostentation leurs faces méprisantes et aussi livides que celles de macchabées. Ils étaient ridicules à jouer les blasés, alors qu’ils étaient tous les quatre perdus au milieu d’une terre aride et déserte. L’ambiance était explosive, et cela ne pourrait pas durer. Puisqu’ils étaient tous forcés de coopérer, il allait falloir y mettre un peu plus d’entrain. De l’action, il fallait de l’action. Rien de tel pour calmer les esprits surchauffés. Et c’était justement ce qu’Arkélaosse allait leur proposer. Cette caravane arrivait à point pour remettre un peu d’ordre dans leur malheureuse équipée.

Du haut de son rocher, le barbare se tourna vers l’aval. Les trois autres cheminaient toujours en contrebas. Anaximène en tête semblait gambader comme un jeune cabri inconscient au milieu des rochers. Les deux corbeaux de la Société Tordue, derrière, traînaient des pieds en soulevant des nuages nauséeux de mauvaises humeurs asséchées. Le barbare leva les bras au ciel à leur attention dans une posture théâtrale de triomphe et se mit à contracter ses gros muscles dénudés. Il les narguait. Ça les ferait enrager. Ils gaspillaient toujours leur souffle. Afin de porter l’exaspération à son comble, il leur adressa des gestes pressants et leur signifia d’accélérer le mouvement. Une bonne petite course pour bien les énerver ! Ils seraient écoeurés. Puis tranquillement, comme si de rien n’était, le barbare leur tourna à nouveau le dos, satisfait. Il s’assit sur son rocher. En attendant qu’ils le rejoignent, il entreprit d’observer la piste rocailleuse qui s’étendait devant lui. Il était au spectacle. Car ça s’agitait drôlement là-dessus, et ça se passait maintenant juste à quelques mètres de son promontoire. L’espèce de caravane qu’il avait d’abord aperçue au loin faisait l’objet d’une embuscade meurtrière qui ne s’embarrassait pas de prisonnier. Elle était constituée d’une file indienne de dizaines d’ouvriers ou d’esclaves, il ne savait pas trop, qui transportaient péniblement des grands sacs bien remplis et des larges paniers débordant d’une sorte de minerai indéterminé. Des gardes armés d’arcs longs et de sabres, protégés par des armures et des casques évasés, escortaient et encadraient à intervalles réguliers la longue file des porteurs. Tout cela aurait pu paraître bien banal si les gardes et les ouvriers confondus n’avaient pas une surprenante démarche balancée qui ne lui était pas inconnue. Car le barbare, à bien y regarder, ne pouvait pas vraiment les qualifier d’êtres humains. Les créatures avaient toutes le dos voûté, les membres alourdis, et l’épiderme foncé recouvert d’une toison abondante de longs poils bruns, roux et orangés. C’étaient des espèces d’hommes-singes qui pour l’heure braillaient avec frénésie dans un jargon simien, tandis que, depuis les hauteurs, des flèches s’abattaient impitoyablement sur certains d’entre eux. Plusieurs corps déjà avaient mordu la poussière en répandant sur le sol le contenu de leur charge, des sacs déchirés et des paniers renversés desquels s’échappait le mystérieux minerai. Les créatures avaient rapidement rompu l’ordre de la file et bondissaient dans tous les sens en agitant les bras ; la plupart cherchaient à s’abriter derrière les rochers. Les gardes, visiblement plus courageux que les porteurs, tentaient de localiser leurs invisibles assaillants. Mais exposés comme ils l’étaient au beau milieu de la piste, ils constituaient des cibles privilégiées. Ils tombaient les uns après les autres sans pouvoir opposer de véritable résistance, frappés par les projectiles meurtriers.

« Les abrutis, rumina le barbare impassible, ils vont se faire taillader en pièces à rester là bouche bée. Même leurs esclaves ont l’air plus sensés, car au moins eux, ils courent pour s’abriter ! »

Sur ces entrefaites, Anaximène le rejoignit d’un bond agile. L’Elfe gris souriait, content de pouvoir assister à son tour à l’attaque. Après quelques secondes il brisa le silence contemplatif qui s’était établi pour interroger son puissant et rustre compagnon :

- Je vois camarade, que le spectacle est de choix. La vue est plaisante. Mais je trouve les assaillis un tout petit peu mollassons. Qu’en penses-tu, cap’taine ?

- La même chose que toi, crétin ! Où en sont donc les deux autres ? » lui rétorqua le barbare en faisant mine de regarder vers l’arrière.

- Compte tenu de l’état de leur rythme cardiaque, lui répondit la Fouine nullement vexé, je pense qu’ils doivent se demander s’il ne serait pas plus sage de contourner ton rocher plutôt que de l’escalader.

- Ecoute, Anax…, continua plus sérieusement le barbare. Méfions-nous du guerrier. Il n’est pas aussi fragile qu’il veut bien s’en donner l’air.

- Méfions-nous des deux, très cher. Les Tordus sont flegmatiques, mais ils sont virulents quand ils veulent bien s’en donner la peine.

- Ouais…

Le barbare n’avait rien à rajouter. Ils étaient d’accord, et c’était là l’essentiel. Ils continuèrent donc à observer les créatures se faire massacrer.

Plus tard, alors que leurs deux comparses les avaient presque rejoints, la Fouine enchaîna:

- De quel côté penches-tu ? Pour les singes ou pour leurs mystérieux agresseurs ?

- Comment veux-tu que je le sache, grommela le barbare ? Je n’ai même pas vu la tête de ces archers.

Effectivement, les deux sombres serviteurs de la Société Tordue ne daignèrent pas grimper sur l’éminence du barbare. Ils préférèrent tout simplement l’ignorer. Celui-ci les avait suffisamment fait bisquer comme cela pour qu’ils s’abaissent à venir jusqu’à lui. Ils contournèrent le rocher pour monter vers le chemin. Et non prévenu de la scène qui s’y déroulait, Némesguéric posa le premier son pied nonchalant sur la piste agitée. Comme pour saluer son arrivée, une flèche vint percuter la roche à quelques centimètres de l’endroit où il se tenait. Le Ténébreux expira un juron et reflua aussitôt pour se protéger.

« Ça y est ! Le Ténébreux nous a fait repérer ! » Anaximène arborait son plus large sourire, celui des grands jours.

« L’abruti ! Et moi qui ne voulais pas participer… »

Arkélaosse quitta désœuvré son poste d’observation et descendit au pied du rocher, bientôt suivi par Anaximène. Du coup, les quatre serviteurs du Buz et de la Société Tordue s’y retrouvèrent rassemblés. Ils se toisèrent du regard sans broncher. Décidément, le courant avait du mal à passer. Là haut, les cris continuaient à fuser. Mais bientôt, des bruits de coups et de chocs métalliques vinrent les accompagner. Un combat au corps à corps avait dû commencer. Les archers invisibles devaient être enfin sortis de leurs abris pour s’occuper des derniers combattants simiesques, à moins que ce ne soit les gardes de la caravane qui massacraient maintenant les porteurs qui fuyaient… Ce fut Kuros le Sssage qui non sans aigreur se décida à parler le premier :

- Qu’est-ce qu’il se passe là haut ? C’est quoi tout ce raffut ?

D’abord le barbare et l’Elfe gris se zieutèrent de concert. Ensuite Anaximène se lança. Il répondit au prêtre dans un rictus exalté :

- Un convoi… Un convoi d’hommes-singes est en train de se faire attaquer. Bref, c’est une caravane qui tombe dans une embuscade. La classique, sauf que nous n’étions pas concernés… Quant aux agresseurs, et bien, si Némesguéric n’avait pas été tout à l’heure aussi vif à jaillir sur la piste, nous aurions peut-être pu les identifier. Or ce sont eux qui nous ont repérés les premiers…

Le Némesguéric en question adressa à l’Elfe gris un regard fortement courroucé.

- Si tu n’étais pas si rouge, le Ténébreux, le railla ce dernier, j’aurais presque pu penser que tu étais énervé.

Il se foutait de sa gueule, le morveux. Le guerrier enrageait. Il allait le baffer.

- Il suffit, glapit froidement le Sssage. Maintenant que notre présence n’est plus un secret, allons donc voir de quoi il en retourne. Qui sait ? Peut-être aurons-nous l’occasion de défouler notre colère sur un adversaire impromptu au lieu de nous quereller inutilement ?

Pour le coup, tout le monde acquiesça. Arkélaosse et Némesguéric gravirent même de concert, mais sans le vouloir, la pente qui menait à la piste. Ils débouchèrent tous ensemble sur les lieux de l’embuscade pour assister alors à un surprenant spectacle.

Les porteurs apeurés s’étaient abrités derrière les inégalités du terrain rocailleux, de part et d’autre de la piste, en abandonnant sur place sacs de cuir et paniers d’osier. Les quelques gardes qui avaient été épargnés par les flèches s’étaient regroupés dans l’attente de l’assaut final de l’ennemi. Ils ne se faisaient guère d’illusion sur leur sort. Mais visiblement, ils n’avaient aucunement l’intention de prendre la fuite. Au contraire, ils se préparaient à mourir dignement au combat, si « dignement » pouvait signifier quelque chose pour une espèce d’hommes-singes. Ils s’étaient débarrassés de leurs paquetages et de leurs arcs encombrants pour gagner en rapidité de mouvement. Et ils attendaient, un sabre dans chaque main, un grand et un petit, que l’attaquant daignât se montrer. Celui-ci ne s’était d’ailleurs pas fait trop attendre. Délaissant leurs armes de jet et leurs cachettes, une douzaine de piétons armés de longues armes d’hast dévala la pente à leur rencontre. Ils étaient menés par deux chevaliers, revêtus de harnois d’argent étincelant, qui brandissaient fièrement épées bâtardes et grands boucliers brillants. Les piétons et leurs chevaliers n’étaient pas des hommes-singes, ils étaient beaucoup plus maigres et élancés. Ceux-là pouvaient vraisemblablement être des humains. Mais les serviteurs du Buz et de la Société étaient encore trop loin pour pouvoir s’en assurer. Sur la piste au milieu de ce qui restait du convoi, la poignée qui subsistait des gardes aux poils orangés allait se faire balayer.

Lorsque le contact se produisit, des deux côtés on braillait déjà à s’en rompre les cordes vocales. Les envoyés du Buz et de la Société Tordue se rendirent alors compte que les agresseurs étaient bien plus grands que les agressés. Pas un seul ne mesurait moins de deux mètres de hauteur. C’étaient des humanoïdes à la peau pâle virant sur le bleuté, et aux cheveux bruns et foncés. Leurs visages fiers aux traits fins auraient semblé presque humains s’il n’y avait pas eu dans leurs yeux des pupilles orangées. L’orange sur le bleuté, ça donnait quelque chose d’écoeurant qui fit faire la grimace à nos quatre lieutenants. Cette contrée étonnante les menait décidément de surprise en surprise, avec un goût prononcé pour les mélanges repoussants. A la grâce et la prestance des assaillants s’opposaient la lourdeur et la bestialité des assaillis. Du coup les singes apparaissaient bien plus trapus et petits qu’ils ne l’étaient en réalité. S’ils avaient la démarche grossière et maladroite, ils démontrèrent rapidement qu’ils pouvaient se révéler extrêmement vifs et faire preuve d’une très grande agilité.

Les piétons voulurent logiquement embrocher les gardes, qui s’étaient regroupés, à l’aide de leurs armes d’hast longues de plus de quatre mètres. Ils ne souhaitaient pas leur donner l’occasion de les approcher. Ils les encadrèrent d’abord sur un demi-cercle et tentèrent de les acculer dans un endroit où ils ne pourraient plus s’échapper. Les hommes-singes ne se laissèrent pas intimider par les pointes des armes menaçantes dressées vers eux. Après avoir échangé un dernier regard entendu, ils s’élancèrent avec une surprenante vivacité au travers de la barrière de piques.

« Ça, y a pas à dire, ces babouins ont des tripes ! » Arkélaosse appréciait en connaisseur l’assaut héroïque. Némesguéric approuva, malgré lui. Anaximène hésitait, les singes avaient des allures de fanatiques. Le bon sens aurait voulu qu’ils prennent la fuite. Ils se comportaient comme les cinglés de la Société Tordue qui préféraient se faire massacrer jusqu’au dernier plutôt que de s’avouer vaincus et prendre la poudre d’escampette. Mais les piétons menés par les deux chevaliers aux armures étincelantes ne l’inspiraient pas beaucoup plus. Ceux-là, ils étaient trop propres sur eux. Ils ressemblaient trop aux chevaliers de l’Ordre des Elans, qui dirigeaient les troupes frontalières de Belletunasse, le territoire sacré de sa Sainteté purulente, leur ennemi honni et juré.

Les piétons s’attendaient apparemment à l’attaque désespérée des singes. Ils ne furent guère surpris. Ils tinrent fermement la hampe de leurs lances. L’un des gardes ne fut pas assez agile. Il vint s’empaler directement sur les lames hérissées. Un autre fut salement touché. Il finit sa course en rampant vers les bottes des soldats. Des flots de sang lui inondèrent la bouche. Un chevalier l’acheva d’un coup d’épée. Mais les trois autres réussirent à se faufiler au travers des armes d’hast, par une succession de bonds rapides, pour finalement engager la mêlée. Les piétons s’avérèrent bien plus maladroits au corps à corps que leurs adversaires déchaînés. Leurs longues armes d’hast devinrent vite encombrantes pour intercepter ces cibles mouvantes. Ceux qui furent directement agressés par les singes lâchèrent leurs armes pour dégainer de longs couteaux plus adéquats au combat rapproché. Les sabres tranchants des gardes fusaient avec vivacité. Les trois rescapés se battaient comme des lions au milieu des grands soldats quelque peu déconcertés. D’ailleurs plusieurs d’entre eux s’écroulèrent gravement touchés. Mais l’issue du combat ne faisait aucun doute. Les assaillants étaient beaucoup plus nombreux. Et leurs chefs, les deux chevaliers, n’avaient pas encore pris la peine de participer à la mêlée. Les hommes-singes ne se battaient plus que pour l’honneur, et certainement pas pour la victoire. Leur héroïsme agrémentait le spectacle.

Kuros brisa le nouveau silence contemplatif qui s’était installé parmi ses compagnons.

- Il est temps d’intervenir, n’est-ce pas ? Je préfère la sauvagerie animale des faces de cul à la prestance rutilante de ces chevaliers.

- Idem, répondit l’Elfe gris. Nos points de vue convergent sur ce fait. Allons donc prêter main forte aux trois survivants avant qu’ils ne se fassent à leur tour massacrer.

Les piétons ne s’étaient pas souciés des quatre nouveaux venus, occupés qu’ils étaient à neutraliser les derniers gardes. Ils ne les remarquèrent pas s’approcher tranquillement dans leur dos. Ensuite, quand ils se rendirent compte de leur présence, il était déjà trop tard.

Némesguéric frappa le premier, d’un grand coup d’épée dans le flanc d’un soldat. Le cuir noir matelassé de sa tunique n’atténua guère le choc, et ce dernier s’écroula dans un râle étouffé. Son casque de fer roula dans la poussière. Arkélaosse se le tint pour dit et assena le suivant d’un magistral coup de hache au niveau des épaules. Les os craquèrent sous la violence de l’impact tandis que le sang se mettait à jaillir à flots. Le piéton ne s’en remettrait pas. Anaximène, plus pervers, mais il était aussi plus petit, prit un malin plaisir à taillader violemment à l’aide de son épée courte les mollets qui se présentaient devant lui. Les malheureux qu’il blessa lâchèrent leurs armes en hurlant de douleur. Kuros, plus pragmatique, entreprit de fracasser les côtes de ses adversaires avec son gros marteau de guerre. L’arrivée fortuite des quatre étrangers redoubla la rage des hommes-singes. Les piétons surpris perdirent rapidement la compréhension et la maîtrise des événements. Ils ne savaient plus où donner de la tête, tantôt attaqués de l’avant et tantôt de l’arrière. Ils tombèrent les uns après les autres en n’opposant qu’une faible résistance. Seuls les deux chevaliers se défendirent de pied ferme. Mais très vite encerclés, ils durent se rendre à leur tour à l’évidence. Dans un bond surprenant l’un des hommes-singes sauta par derrière sur le dos de l’un d’eux. Soulevant l’écharpe de mailles qui s’échappait en dessous du heaume du guerrier, il trancha prestement la gorge qu’il venait de dénuder. Le dernier chevalier préféra se rendre et jeta ses armes au sol avec résignation. Les singes ne l’entendirent pas ainsi. Ils le forcèrent brutalement à s’agenouiller et lui arrachèrent son heaume. Les quatre étrangers les regardèrent faire, amusés.

- A mon avis, ils vont le tuer, dit Anaximène en arborant un grand sourire sadique.

- Ce serait dommage, répondit Kuros, on pourrait peut-être en profiter pour l’interroger.

Mais il n’était pas convaincu lui-même par sa proposition.

- Pas besoin de l’interroger, trancha Némesguéric. Les faces de culs pourront bien nous renseigner.

- Et puis Kuros, ajouta le barbare, ne dit-on pas que tu sais faire parler les morts ?

Les singes plaquèrent la face livide du chevalier au sol. Ils lui dégagèrent sans ménagement la nuque. Sa peau délicate et pâle se bordait d’écoeurantes teintes bleutées. Dans cette contrée brûlée par les rayons des deux soleils verts, l’épiderme blafard du prisonnier laissait songeurs les deux serviteurs rouge-cramoisi de la Société Tordue. Les coups de soleil et les brûlures ne les avaient pas épargnés. Alors l’un des gardes brandit haut son sabre aiguisé. Et d’un geste maîtrisé il trancha net la nuque ainsi dégarnie. Les paupières ne se refermèrent point sur les yeux oranges et exorbités du chevalier tandis que son corps étêté roulait sur le côté.

- J’avais raison, conclut avec satisfaction l’Elfe gris. Ils l’ont bien tué…

Les porteurs quittèrent peu à peu leurs abris et entreprirent de rassembler les biens qu’ils avaient abandonnés, tout en jetant des regards craintifs en direction des quatre étrangers. Leur besogne terminée, les trois gardes miraculeusement sauvés s’approchèrent respectueusement de leurs sauveurs. Ils les saluèrent bien bas d’une profonde et longue inclinaison du buste. Le premier qui semblait être le chef, se mit ensuite à leur baragouiner un charabia interminable de grognements et de syllabes gutturales complètement incompréhensibles. Les trois hommes et l’Elfe gris l’écoutèrent poliment mais avec perplexité. Ils n’entendaient rien aux propos de l’homme-singe.

- Je pense qu’on va avoir quelques problèmes de communication, grimaça Anaximène.

- Ouais. (C’était Arkélaosse).

- Je ne parle pas le dialecte des faces de cul, ajouta Némesguéric d’un ton glacial et méprisant. Le Sssage, ne pourrais-tu pas nous éclairer de ton savoir incommensurable ?

Kuros se gratta le crâne quelques instants. Le prêtre réfléchissait tandis que les babouins attendaient patiemment.

- C’est étrange, dit-il finalement. Ces espèces d’hommes-singes ont un accoutrement qui ne m’est pas inconnu. Leurs armes surtout ressemblent à celles des guerriers des Royaumes du Levant. Vous savez, ces hommes petits au teint jaune et aux yeux bridés ?

Arkélaosse ne savait pas. Il ne connaissait pas le Levant. Et il n’était pas très physionomiste. En plus il n’avait pas une très bonne mémoire, sauf quand il s’agissait de ses ennemis, les ennemis morts de préférence. En revanche, Némesguéric et Anaximène comprirent où voulait en venir le curé. Par le passé, ils avaient été amenés à s’aventurer aux frontières des royaumes de l’est ou bien à côtoyer de près ou de loin des hommes qui en étaient originaires. La tenue et les armes des créatures simiesques avaient bien quelques points communs avec celle des habitants des territoires du Levant, mais la ressemblance n’allait pas plus loin. Leur physique n’avait rien de commun. Difficile de comparer une tête de singe avec celle d’un être humain.

- Ces créatures semblent avoir en effet adopté les mœurs des peuples bridés de la Flañesse. Surprenant ! s’exclama le prêtre (car sa trouvaille l’étonnait lui-même).

Puis plus sérieusement il ajouta :

- Néanmoins, j’ai beau connaître quelques bribes des langues orientales, jamais je n’ai entendu un dialecte comme celui-là. Non, il va falloir faire appel à quelque pouvoir obscur pour être capable de converser avec ces créatures.

Le Sssage entreprit de chercher dans sa mémoire encombrée une vieille prière oubliée… Au bout de quelques minutes silencieuses, ses yeux sombres étincelèrent.

- C’est un vieux sortilège qui remonte aux temps de mon noviciat. C’est un peu désuet mais ça devrait faire l’affaire.

Le prêtre se mit alors à murmurer les paroles d’une vieille liturgie. Les mots et leur ordonnancement particulier lui revenaient facilement à l’esprit. Il n’avait rien oublié. Lorsque l’incantation fut achevée, il ne s’était toujours rien produit. Les autres l’observaient plongés dans une moue dubitative. Kuros le Sssage s’avança devant l’homme-singe. Il le dominait d’une bonne tête. Intimidé par le grand prêtre noir au visage ténébreux, le garde inclina du chef en baissant les yeux. Alors Kuros se mit à lui parler dans une succession de borborygmes gutturaux comparables à ceux proférés auparavant par la créature. Il manquait juste l’accent et les cris simiesques qui devaient les accompagner. Le garde releva la tête les yeux écarquillés. Passé le moment de surprise, il lui répondit avec empressement. Le prêtre et l’homme-singe s’engagèrent alors dans une conversation des plus animées. Les trois autres, qui ne comprenaient toujours rien, ne purent s’empêcher de se moquer.

- Kuros le Sssage qui parle le langage des babouins !

Même Némesguéric y alla de son verbe sarcastique.

- Ça ne doit pas être facile de converser avec des faces de cul. Il faut être dans les vents, comme on dit !

- C’est qu’il doit falloir de l’entraînement, pour draguer la guenon !

- Kuros le Sssage qui parle avec Cul-Rose le Singe. Notre prêtre est le seul homme compris par les bêtes !

A la demande du prêtre, des porteurs apportèrent des outres d’eau aux quatre terreurs assoiffées. Malgré la chaleur incessante, l’atmosphère se détendit progressivement tandis que le premier soleil surgissait à nouveau à l’ouest. Sur le sol poussiéreux, les cadavres commençaient déjà à pourrir.