Livre II
Folies Raxoises





Chapitre I
(Ivalia, première journée)

Après avoir vaincu Egriond et repoussé l'armée qui assiégeait la forteresse du Bois des Sages, les aventuriers de Belletunasse, guidés par l'Elvien Sylvienvif, quittent la grande forêt d'Ivalia pour prendre la route de Raxe-la-Cité...

La nuit ne tombait jamais sur Ivalia. On ne lui en laissait jamais la place ni le temps. Car lorsque le premier soleil commençait à décliner à l’horizon, un second identique naissait de l’autre côté de la voûte céleste dans le vain espoir de rattraper son compère. Et le cycle recommençait, inlassablement. Les astres verts décrivaient leurs ellipses sous le regard maussade des trois lunes indifférentes, les deux blanches et la bleutée. Il n’y avait donc pas de nuit. Seulement un interlude d’une poignée d’heures durant lequel les deux soleils foudroyaient de concert la terre de leurs sempiternels rayons verdâtres. Une explosion de lumière pour étouffer les ténèbres. Ivalia était un monde étrange qui semblait ne jamais devoir rencontrer l’obscurité. Du moins, presque jamais…

Emergeant de l’immense forêt qui constituait l’unique composante du sud-ouest du grand continent, une petite troupe cheminait doucement mais sûrement, alors que le ciel s’embrasait sous le coucher et le lever simultanés des deux étoiles qui rythmaient la vie de ce monde féerique. Abandonnant derrière elles les arbres gigantesques et ancestraux des Terres Magiques de l’Oubli, les cinq créatures bipèdes qui composaient l’expédition firent une halte, avant de s’engager et de dévaler la cascade de collines caillouteuses qui s’égrenaient vers la plaine de l’Etrange Marais. La voûte céleste, qui n’était plus dissimulée par les branchages vénérables de la grande forêt, ces derniers ne laissant filtrer qu’une pâle luminescence verdâtre, s’offrait désormais pleinement en spectacle à ces cinq paires d’yeux terriblement mortels et minuscules comparés à la beauté flamboyante des deux soleils verts qui siégeaient de part et d’autre des cieux. La grandiose majesté de la mort et de la naissance d’une nouvelle journée subjugua pour un court instant les cinq membres de l’expédition, jusqu’à ce que, l’impatience reprenant le dessus, l’un d’entre eux brisa le silence contemplatif et respectueux qui les avait envahis.

« Par les bourses de Voltatune ! Je ne me ferai jamais au fait que la nuit n’existe pas sur ce monde imbécile. Bon sang ! Ce n’est vraiment pas une vie pour les pauvres créatures diurnes que nous sommes. Toujours s’agiter, à pieds de préférence, et jamais se reposer. C’est à en devenir fou. Je n’arrive même plus à compter le nombre de jours depuis que les curetons du saint Pèsehéore Hazène de Belletunasse nous ont téléportés sur cette terre sans pitié ! »

La voix forte et râleuse était celle d’un grand gaillard en pleine maturité, qui habituellement traînait ses guêtres à l’arrière pour fermer et protéger la marche. Harnaché d’une imposante armure de bataille rutilante et d’un gros heaume métallique qui pour l’heure pendait sur le côté, le solide guerrier tapotait avec nervosité le pommeau d’un superbe espadon presque aussi long que la taille du cavalier. La lourdeur de son équipement contrastait singulièrement avec l’activité forcée à laquelle il devait s’adonner, la marche à pied. Ce qui n’en finissait plus de l’exaspérer. Cavalier sans monture, chevalier de l’Ordre des Elans, Alvégor le Téméraire n’arrêtait pas de râler.

« Ne jure pas, Alvégor, ne jure pas ! rétorqua son massif compagnon avec reproche. A chaque fois que tu blasphèmes tes propos t’écartent de la voie du puissant Voltatune et te rapprochent des enfers. »

Le paladin Yvain, encore plus grand et plus musclé que le cavalier, était bardé d’une lourde armure de plates tout aussi encombrante. Son visage jeune et éclatant brillait sous la visière relevée de son heaume démesuré. Fidèle et chaste serviteur de la sainte église, le beau gosse avait fait sa profession de foi de combattre le mal sans pitié.

« Depuis que notre pauvre vieux clerc Darel est mort, le Pur de la Mastrie n’en rate plus une pour tenter de le remplacer et de nous rappeler la prude morale de sa divinité ! »

La voix suave et moqueuse était celle de la seule femme du groupe. Yvain lui jeta un regard méprisant mais ne daigna pas lui répondre. Plus petite que tous les autres, à l’exception de l’Elfe Voldain, elle n’en imposait pas moins. Son charme ravageur et ses formes prononcées ne laissaient indifférent que le chaste paladin borné. Oxam la Bâtarde, magicienne de profession, avait pour rôle essentiel de tirer du pétrin ses forts mais néanmoins entêtés compagnons. Combattre était une chose, réfléchir en était apparemment une autre.

« Darel est mort, oui, et j’ai bien failli plusieurs fois déjà prendre le même chemin » murmura l’Elfe manchot qui d’habitude marchait en éclaireur. Le ranger des forêts de la Flañesse n’était pourtant pas fâché de quitter le couvert des arbres des Terres Magiques de l’Oubli. Ces bois-là ne lui étaient pas vraiment familiers. Et pour cause, il y avait laissé son bras droit et y avait été presque déchiqueté. La magie cléricale du vieux prêtre avait soigné ses blessures, mais elle n’avait pas suffi à lui rendre son précieux bras. Il ne pourrait plus jamais manier l’arc long qu’il affectionnait tant. Et puis voilà, le prêtre était mort maintenant, et il n’y aurait plus personne pour le soigner. Voldain était amer. Cette expédition lui coûtait terriblement cher. Tout ça pour récupérer le joyau de sa sainteté.

Le dernier qui ne s’était pas exprimé, et pour cause, il ne comprenait ni ne parlait leur langue, était la seule créature qui soit originaire d’Ivalia. Les autres provenaient de Belletunasse, dans la Flañesse, monde duquel ils avaient été téléportés. Lui provenait simplement de la grande forêt qu’ils venaient tout juste de quitter. Sylvienvif était un Elvien, une espèce sans doute lointaine cousine de celle des Elfes de la Flañesse. Plus grand que ces derniers, il avait la taille aussi fine et élancée, et avoisinait les deux mètres de hauteur, à peu près comme les deux guerriers humains. Mais sa peau vert-pâle, ses cheveux et ses yeux d’un profond violet le différenciaient. Sylvienvif était un guerrier, comme le démontrait sa robe de mailles de couleur ocre et son casque à protection nasale. Il était le fidèle officier du gardien du Bois des Sages, le protecteur des Terres Magiques de l’Oubli. Quelques jours auparavant, Alvégor, Yvain, Oxam et Voldain, ces mystérieux envoyés de Belletunasse, avaient secouru opportunément la citadelle de son maître qui avait été assiégée par une armée gnovienne. Le fils du roi des Gnoviens, Egriond le Bâtard, l’unique héritier du Royaume Sombre, avait mené en personne ses troupes barbares dévaster le cœur des Terres Magiques de l’Oubli et les avaient lancées à l’assaut des fortifications de la citadelle du Gardien, juchée sur un énorme pilier. Les quatre aventuriers de la Flañesse avaient déjoué la tentative d’invasion du prince alors que la situation s’était avérée désespérée pour les Elviens. Ils avaient terrassé Egriond, et son armée s’était désagrégée. Ce fut au cours de ces combats qu’avait péri le prêtre Darel. Sylvienvif ne l’avait pas connu. Son corps avait même disparu, et ce malgré les tentatives des envoyés de sa sainteté pour le retrouver.

Sylvienvif faisait partie des défenseurs de la base du pilier lors de l’assaut des fortifications par les Gnoviens. Il en fut l’un des rares rescapés. Pour ainsi dire, il ne devait sa survie qu’à l’arrivée inopinée des quatre héros « étrangers ». Comme les autres soldats, il avait été fortement impressionné par l’intervention de leurs sauveurs. Dès le début, il était tombé sous le charme foudroyant de la blonde femelle qui accompagnait les trois guerriers. C’était d’ailleurs la seule qui pouvait parler avec lui dans sa propre langue. Les autres, il n’entendait rien à leurs bruyants propos. La langue des Elviens était douce et mélodieuse, presque un chant, alors que celle des étrangers était brusque et tonitruante, presque aussi laide que celle des rustres Gnoviens.

Les « étrangers » de la Flañesse étaient à la recherche d’une gemme, une sacro-sainte relique qu’on avait mystérieusement dérobée à leur chef, le saint Pèsehéore Hazène, pape de Belletunasse. Le joyau portait le nom de Cristal aux Flammes de Jais. Le Gardien du Bois des Sages, pour remercier les aventuriers d’avoir protégé la forteresse du pilier, leur avait fait part d’une partie de son immense savoir. Ainsi, il leur avait raconté la légende du cristal des rois Raxois, dont la ressemblance avec celle de la relique de leur saint pape s’avérait beaucoup trop troublante pour ne relever que d’une simple coïncidence. Il leur avait ensuite conseillé d’orienter leurs recherches vers Raxe-la-Cité, l’ultime bastion des Raxois sur le monde d’Ivalia.

Sylvienvif s’était lui-même proposé pour guider et accompagner les aventuriers jusqu’à Raxe-la-Cité, et son maître le Gardien avait finalement accepté. Depuis, l’Elvien ne lâchait plus la magicienne d’une semelle, comme un chien bavant et courant autour de son maître. Oxam n’y prêtait plus attention, sauf lorsqu’elle était obligée de lui parler pour obtenir quelques informations. Elle n’avait pas envie de s’enticher d’un grand bellâtre maigrichon subjugué. L’Elvien avait une grâce et la prestance bien trop efféminées à son goût. Mais les trois autres envoyés de sa sainteté, ça les faisait marrer. Ils n’arrêtaient pas de se moquer, d’autant plus que l’Elvien ne comprenait rien à leurs calembours peu raffinés.

« Bon, ce n’est pas le tout, mais va falloir continuer, s’exclama le paladin. Nous avons beaucoup encore à parcourir et peu de temps devant nous pour atteindre la cité. »

- Je ne voudrais pas briser vos illusions, maugréa le cavalier, mais si le joyau de sa sainteté est aussi celui des Raxois, comme nous l’a signifié le Gardien du courtisan de notre jolie petite blonde, et que ce sont les enchanteurs du roi des Gnoviens qui l’ont récupéré, à mon avis ils doivent être là-bas déjà tous condamnés… Et s’ils ne le sont pas encore, ce n’est pas au rythme où nous nous avançons que nous allons pouvoir les sauver !

- Peut-être…, répondit la magicienne. Encore faut-il que la relique du pape de Belletunasse soit effectivement bien aussi celle des Raxois. La coïncidence reste à confirmer. De toute façon, nous sommes là pour récupérer le cristal. Le reste n’est que subsidiaire. Si nous pouvons sauver les Raxois, alors c’est tant mieux, sinon, après tout, leur petite guerre ne nous intéresse point. Ce qu’il faut, c’est trouver le roi et le cristal. Et c’est à Raxe que nous avons le plus de chance de le rencontrer.

- Bien chef ! » beugla ironiquement le cavalier. Puis à l’attention de l’Elfe Voldain mais suffisamment fort pour que les autres l’entendent aussi, il ajouta : « Celle-là, depuis qu’elle fait joujou avec sa pierre, elle n’en peut plus de se prendre pour le chef. Ce doit être les avances de son chevalier servant qui lui montent à la tête. »

La pierre mentionnée par le cavalier était un disque luminescent qu’ils avaient découvert en haut d’une butte dans une clairière au sein des Terres Magiques de l’Oubli. Ce fut d’ailleurs en gravissant le promontoire que le ranger avait failli être entièrement déchiqueté par d’épais taillis de plantes carnivores. Grâce à cette espèce de talisman que seule la magicienne savait utiliser, Oxam avait pu développer des pouvoirs terrifiants, qui par la suite sauvèrent à plusieurs reprises la mise de ses compagnons. Depuis, la Bâtarde ne cessait de jouer avec son disque gris. La pierre lui conférait de délicieuses sensations de bien-être quand elle la tenait dans le creux de sa main. Elle l’emplissait tout entière d’un sentiment de puissance démesurée. C’était aussi grâce à celle-ci qu’elle pouvait converser avec Sylvienvif dans la langue des Elviens, chose dont les autres étaient bien incapables.

Avant que la magicienne furibonde ne puisse rétorquer à la raillerie du cavalier, le paladin Yvain prit la parole pour ajouter :

- C’est vrai que nous devons avant tout retrouver le cristal de notre saint père Pèsehéore Hazène. Mais il n’empêche, si nous pouvons sauver la vie de quelques malheureux, alors nous n’avons pas à hésiter. Voltatune nous en saura gré. C’est pourquoi, mes frères, nous n’avons pas un instant à perdre. Avançons vers ces marais !

Et le paladin de s’élancer dans la pente rocailleuse, au travers des collines. Les autres ravalèrent provisoirement leur rengaine, et s’engagèrent à sa poursuite.





Chapitre III
(Raxe, première journée)

Au terme d'un long périple, les Mauvais ont finalement atteint les murs de Raxe-la-Cité. Après avoir affrontés dans l'arène le maître des lieux selon la règle saugrenue de la cité, les quatre serviteurs du Buz et de la Société Tordue se retrouvent malgré eux propulsés à la tête du peuple Raxois...

Sous le soleil de plomb de cette chaude journée d’été, il faisait bon se tenir à l’intérieur des épais murs de pierre du donjon. Il y faisait frais, et les ouvertures étroites, embrasures et meurtrières, laissaient diffuser de légers courants d’air qui venaient agréablement caresser l’épiderme de ses occupants.

Dehors au contraire, c’était l’enfer. La chaleur accablante régnait sur les ruelles désertées de la cité. Seuls quelques mendiants et autres miséreux qui n’avaient nulle part où s’abriter gisaient ici et là sous les porches et autres abris de fortune. Pourtant, quelques heures auparavant, la foule avait rempli les places et les avenues. Les habitants étaient sortis par milliers à l’arrivée des étrangers dans la cité. Puis les plus chanceux qui avaient pu se dégotter une place sur les gradins surchauffés de l’arène avaient pu assister à l’impressionnant combat qui s’y était déroulé, tandis que les autres attendaient patiemment tout autour de l’édifice antique le résultat de la confrontation. Les vainqueurs avaient été longuement acclamés. Le Falin Flavoux et ses géants, des gardes Gnoviens, avaient été terrassés. Les quatre mystérieux étrangers étaient devenus logiquement les nouveaux maîtres de Raxe-la-Cité, à la plus grande satisfaction des spectateurs impressionnés. Les miliciens les avaient ensuite conduits à l’intérieur de leur nouvelle demeure, le haut donjon qui dominait toute la cité. Et la foule s’était alors progressivement dispersée. Les citadins s’en étaient retournés à leur labeur quotidien. Les puits des places des Cultivateurs et des Mineurs avaient avalé leurs flots abondants d’ouvriers, tandis que les marchands et les artisans avaient rejoint leurs boutiques, leurs échoppes et leurs entrepôts. La chaleur torride avait installé un calme provisoire où chacun n’osait plus que murmurer.

A l’intérieur du donjon, la fraîcheur n’avait pas vraiment le même effet. Dans la grande salle de réception qui occupait l’ensemble du premier niveau, les quatre serviteurs du Buz et de la Société Tordue s’agitaient en découvrant les nouveaux rôles qu’on venait de leur confier. Assis sur les sièges romains qu’on leur avait apportés, ils assistaient au défilé des visiteurs qui étaient venus les saluer.

Némesguéric le Ténébreux, harnaché comme un destrier, mastiquait son aigreur coutumière. Le sombre guerrier des Tordus, au visage cramoisi de coups de soleil, fulminait en faisant crisser ses solerets sur le sol carrelé. Ses cheveux d’ébène mi-longs et ordonnés retombaient juste au-dessus des épaules métalliques de son armure de bataille. Ses mains pâles caressaient le pommeau proéminent de sa grande épée, tandis que ses yeux noirs foudroyaient les sujets Raxois qui s’approchaient.

Assis à la droite du Ténébreux, un homme maigre à la taille élancée, psalmodiait à voix basse les cantiques infernaux du culte des Tordus. Vêtu d’une longue robe de bure noire, le prêtre marmonnait ses blasphèmes en égrenant son chapelet de prières. Kuros le Sssage qui d’habitude affichait noblement un teint blême maladif, avait le visage aussi brûlé que son compère. Il portait malgré lui le souvenir douloureux de la traversée des contrées désertiques qui les avaient menés jusqu’à l’Etrange Marais. Le grand clerc de la Société Tordue avait les yeux et les cheveux noirs. Ses couleurs et ses traits altiers le rapprochaient singulièrement du Ténébreux, mais le prêtre présentait un physique moins corpulent. Il nageait dans les pans de sa robe ornementée de ses nombreux symboles maudits. Un imposant marteau de guerre reposait contre son siège, si bien que l’on pouvait se demander comment le prêtre arrivait lui-même à soulever son assommoir.

A côté des deux serviteurs de la Société Tordue, deux autres personnages tout aussi peu avenants se pavanaient plus ostensiblement dans leurs sièges de seigneurs de la cité. Ils prenaient leurs nouveaux rôles plus à cœur. Les deux lieutenants de Buz le Maudit ne se privaient pas d’étaler leur extravagance au grand dam des deux Tordus prisonniers de leur fanatique rigueur.

Le premier, qui était le plus petit des quatre maîtres, contemplait avec une intense satisfaction les courbettes des citadins qui venaient se vautrer à ses pieds. Plus les révérences s’accentuaient et plus son ignoble sourire sadique s’agrandissait, au point de recouvrir une bonne moitié de sa bouille malicieuse. Lui n’était pas humain, contrairement à ses compères, et il était beaucoup plus fin. Il avait la peau propre et pâle, et des yeux terriblement bleus. Ses oreilles pointues saillaient de part et d’autre de sa chevelure étonnamment blonde. Et il était habillé avec grâce, ce qui contrastait avec les autres maîtres. L’Elfe gris Anaximène prenait toujours soin de sa tenue, même si pour l’heure ses vêtements gardaient encore la trace poussiéreuse de leurs dernières péripéties. La Fouine, comme on avait coutume de le surnommer, portait des bottes bien serrées, une culotte, et une tunique finement confectionnées. Une armure de cuir renforcée de platine ciselé recouvrait son torse maigrelet. Une épée courte rangée dans un fourreau habilement travaillé, était retenue à sa ceinture.

Son compagnon, une brute épaisse, ravalait au rang de vulgaire gnome la Fouine qui le jouxtait. Autant l’Elfe gris apparaissait précieux, autant celui-ci se montrait grotesque et mal soigné. D’abord il était aux trois-quarts nu, exhibant sans complexe sa musculature disproportionnée. Arkélaosse le barbare se targuait d’une corpulence hors du commun, recouverte en tout et pour tout d’une espèce de pagne de fourrures et de quelques bibelots incongrus. La panse grassouillette, ce guerrier des terres sauvages du nord de la Flañesse avait une face ronde d’abruti dans laquelle se mouvaient deux petits yeux ronds de porcin au-dessus d’un nez épais massivement écrasé. Des cheveux batailleurs et épars s’éparpillaient sur son crâne bronzé. Sanglée dans son dos par des lanières de cuir, une énorme hache d’armes à double tranchant attendait patiemment la forte poigne de son maître. Le barbare observait sans comprendre les présentations des sujets qui se succédaient.

Les Raxois s’avançaient les uns après les autres pour venir présenter leurs respects. Aux côtés des quatre seigneurs, le grand sir Erdélioth, commandeur de la milice de Raxe-la-Cité, paradait dans son costume de grand officier. Et le petit chambellan chauve Nestor, maître d’hôtel du donjon qui servait de demeure au quatre maîtres, faisait tournoyer les dentelles volantes de ses habits pomponnés. Ces deux-là s’affairaient à orchestrer les présentations qui n’en finissaient plus de s’éterniser. Il y avait d’abord eu des bourgeois de tous bords, des commerçants et des maîtres artisans, des admirateurs pour la plupart dont l’objectif principal était de satisfaire au protocole, et de se faire remarquer par le biais d’un éloge pompeux ou d’une salutation savamment préparée.

Puis s’invitèrent plus sérieusement les sages et autres intellectuels de la cité. Ils étaient accompagnés par une ribambelle d’artistes curieux et défroqués, équipés de leurs instruments et d’encombrants matériels. Ceux-là n’étaient pas venus seulement pour saluer ou s’agenouiller. Ils étaient venus pour travailler. Les savants avaient d’abord osé demander aux seigneurs de choisir les noms et les titres dont ils voulaient se parer. Il convenait en effet aux nouveaux maîtres de se doter d’appellations afin que le peuple de la cité puisse les nommer ou plus simplement les identifier. Tandis que ceux-ci hésitaient sur le choix des surnoms qu’ils allaient s’octroyer, les artistes qui suivaient avaient sans plus tarder commencé la tâche qu’on leur avait confiée. Ainsi, sans même en avoir requis l’autorisation, des sculpteurs avaient entamé leur œuvre en taillant des blocs de pierre, et des peintres avaient esquissé sur leurs toiles les silhouettes des quatre seigneuries qu’il fallait au plus vite représenter. C’était pour la postérité, leur avaient expliqué les sages, et pour le patrimoine de Raxe-la-Cité, alors que des musiciens entonnaient une sérénade illustrée par des jongleurs convoqués expressément pour les amuser. La coutume voulait en effet que l’on représente les seigneurs dès leur arrivée, pour que les Raxois puissent facilement en avoir l’image et garder une trace des maîtres qui les avaient dirigés. Ce fut alors que tout commença à dégénérer. Le calme précaire de l’investiture laissa progressivement la place au chaos engendré par l’expression des susceptibilités. Les nouveaux maîtres eurent rapidement la grosse tête, et les querelles familières en furent exacerbées.

Le représentant des sages, qui parlait au nom de la délégation, était un vieux Raxois ridé accoutré d’une simple toge beige qui traînait par-dessus ses pieds. Malgré la sagesse que donnent les années, il fourcha bien malgré lui le premier en cherchant à se justifier :

- Nous savons par expérience que le règne de nos maîtres peut parfois s’avérer très court. Regardez votre prédécesseur, le Falin Flavoux. Il n’a pas duré un mois !

- T’inquiète pas pour nous, l’ancien, répondit méchamment la Fouine. Notre passage dans cette cité, aussi court soit-il, te semblera bientôt plus long que toute ta vie d’abruti.

- Loin de moi l’idée de vous offenser, seigneur, murmura le représentant des sages en s’inclinant bien bas.

- Je me tâte, poursuivit la Fouine en se caressant les petits poils clairsemés de son menton, prémices d’une barbe imaginaire. Car j’hésite à vrai dire entre Anaximène le Grand, ou Anaximène l’Eclairé. » Il s’interrogeait avec une feinte hésitation auréolée d’un large sourire exagéré. Il parlait avec un malin plaisir devant tous les sages rassemblés. Et derrière, des scribes penauds attendaient, la plume levée, ne sachant trop quoi noter. A vrai dire, les Raxois avaient beaucoup de mal à faire la distinction entre le sérieux, la moquerie et l’ironie affichés indifféremment par l’Elfe gris. Il y avait un gouffre qui séparait les citadins des quatre étrangers. Choc des cultures, décalage des civilisations, il ne fallait pas en douter…

Les autres seigneurs au contraire rigolèrent méchamment. Ils n’allaient pas laisser Anaximène impunément parader.

- A ta place, je ne réfléchirais pas trop, lui rétorqua Némesguéric le Ténébreux avec un rictus forcé. Tu peux déjà éliminer le « Grand ». Tu ferais mieux de te pencher sur quelque chose qui te sied, genre Anaximène le Nabot, Anaximène le Pédé, ou le petit Elfe demeuré, si tu vois ce que je veux dire…

La Fouine s’empourpra. Son sourire sadique laissa la place à une grimace excédée. La tension augmentait petit à petit. Les Raxois ne comprenaient pas tous les propos de leurs hôtes. Ils n’arrivaient pas vraiment à interpréter les paroles grossières de leurs dirigeants. Aussi, ils écoutaient, attentifs, mais sans savoir sur quel pied danser, à l’exception des jongleurs et des autres amuseurs qui continuaient patiemment leur monotone ballet.

- Moi, je vois bien un truc du genre Arkélaosse l’Invincible ou le Superbe… Quelque chose qui crache ! gueula Arkélaosse le barbare avec entrain.

- Par la barbe des Grands Tordus, murmura Kuros le Sssage. Il ne sait même pas ce que ça veut dire « le Superbe »…

- Si je puis me permettre…, osa s’immiscer le chambellan dans la divine conversation de ses maîtres.

- Toi le chauve, tu ne te permets rien du tout ! On t’a assez entendu pour l’instant ! répliqua le barbare énervé.

Le chambellan pâlit et s’écarta benoîtement des quatre seigneurs irascibles.

- Je pense que je vais m’appeler « Le Justicier », gronda Némesguéric à l’adresse des intellectuels qui les observaient, intrigués.

- Pédéraste ! l’insulta alors la Fouine qui ne s’était pas vraiment calmé. Son vrai nom c’est PEDERASTE !

L’assistance entière le fixa, les yeux exorbités. Les sages n’en croyaient pas leurs oreilles. Les musiciens en stoppèrent leur musique. Les jongleurs et autres amuseurs cessèrent aussi leurs pitreries. Le Ténébreux lui-même blêmit tandis qu’un silence oppressant s’installa. Il se leva de son siège pour dominer l’assemblée et marcha d’un pas décidé en direction de l’Elfe gris surexcité. Parvenu à sa hauteur, le guerrier l’empoigna brusquement par le col et l’extirpa de son siège. La Fouine dodelina sans toucher terre.

« Si tu profères encore l’une de tes insanités je te broie comme un vulgaire insecte, espèce de sale lopette ! » cingla la voix glaciale du Ténébreux.

- Plutôt mourir que de ramper à tes pieds, glapit Anaximène qui sentait l’étreinte douloureusement se resserrer.

Arkélaosse bondit pour s’interposer, mais le prêtre le retint par le bras. « Attends, lui dit-il, laisse-les s’expliquer. »

- Toi le cureton, ne me touche surtout pas ! » Et le barbare repoussa violemment le prêtre.

- Abruti…, rumina ce dernier.

Pendant ce court instant, Némesguéric assenait une claque magistrale à l’insolent Elfe gris. La peau de ce dernier, d’habitude pâle et gracieuse, avait totalement viré au rouge cramoisi. Ses yeux furibonds jetaient des myriades d’éclairs en direction de son adversaire, mais la puissante poigne du guerrier l’immobilisait. Il ne pouvait rien faire pour répliquer. Chacun de ses mouvements accentuait la pression qui l’étouffait. Il ne pouvait que contenir la haine furieuse qui le faisait fulminer. Il enrageait mais il n’avait plus l’occasion de broncher. Les artistes quant à eux, n’avaient rien perdu de la scène. Les peintres avaient déjà croqué la querelle, et esquissaient sur leurs toiles la grande silhouette menaçante du Ténébreux claquant la gueule hirsute de la Fouine suspendue à son bras, tandis qu’au second plan une brute épaisse et nue rejetait sans ménagement un sombre prêtre au regard exalté. Un chef d’œuvre en perspective qui figerait pour l’éternité la sagacité de leurs nouveaux maîtres éclairés !

Le barbare arriva au niveau du guerrier, en même temps que le petit chambellan chauve et le commandeur qui s’étaient eux aussi précipités. Arkélaosse posa sa grosse main sur l’épaule du Ténébreux et le fixa sans sourciller. C’était sa manière à lui de lui intimer l’ordre de s’arrêter. Soit la rixe cessait, soit il allait devoir lui aussi s’en mêler. Le guerrier plongea ses yeux noirs dans les petits yeux porcins du corpulent barbare. Les deux brutes s’observèrent en silence, tandis que la Fouine continuait d’étouffer. « Mes seigneurs ! Je vous en prie ! Calmez-vous ! Les Raxois vous regardent ! Il n’est pas décent de se donner ainsi en spectacle ! Quelle curieuse image allez-vous donc donner ? » Le chambellan Nestor n’arrêtait plus de vainement s’égosiller. Les deux guerriers ne l’écoutaient pas. Ils étaient trop occupés à s’affronter du regard. Sir Erdélioth les pria à son tour de mettre fin à cette inutile altercation, mais ses propos bienveillants n’eurent pas plus d’effet que ceux du chambellan. Ce fut finalement Kuros qui se résigna à temporiser la situation. Il s’avança vers le Ténébreux et le somma dans les formes de cesser d’étrangler l’Elfe gris :

« Némesguéric, mon fils, l’heure n’est pas à s’abandonner dans une querelle imbécile. Nos maîtres les Tordus désapprouveraient ton acte, même si Anaximène ne subit que ce qu’il mérite. Nous n’avons pas encore trouvé le cristal. Gardons pour le moment nos rancœurs, la mission prime avant tout. Nous ne pouvons pas nous permettre de tout faire échouer pour de vulgaires questions de préséance. Les envoyés de sa purulente sainteté doivent aussi marcher sur les traces de la relique. Conservons donc notre unité pour les confrontations à venir. Et puis les Raxois attendent. Or nous avons nous aussi certaines choses à leur demander. »

La litanie du prêtre morbide eut raison de la fougue du guerrier. Il maugréa, détourna le visage du barbare, et lâcha l’Elfe gris qui tomba comme un paquet abîmé sur le sol dallé. Il s’en retourna s’asseoir sur son siège, bientôt suivi par le prêtre. Le barbare releva son compagnon et tous deux regagnèrent à leur tour les places qui leur étaient réservées. Anaximène avait toujours du mal à respirer. Nestor s’essuya le front, qui dégoulinait de sueur. Et pourtant on ne l’avait même pas touché. Mais depuis l’arrivée des étrangers, il n’arrêtait plus de transpirer. Décidément, il regrettait amèrement la présence de son précédent maître, le Falin Flavoux. Même s’il ne l’appréciait pas, au moins lui n’avait jamais fait d’esclandre.

Sir Erdélioth s’exclama, de sa voix forte et convaincante : « Et bien messieurs, nous pouvons maintenant continuer ! » Le porte-parole des sages s’avança à nouveau au devant des têtes brûlées. « Mes seigneurs ! Par quels noms le peuple de la cité va-t-il vous vénérer ? Votre choix est-il désormais arrêté ? » Les maîtres se dévisagèrent, encore énervés. Leurs nerfs ne s’étaient pas tout à fait calmés. L’assemblée attendait, dans un nouveau silence angoissé. Le barbare le premier brisa la tension qui n’avait que trop duré. Il éclata d’un rire tonitruant qui mit d’abord mal à l’aise les intellectuels apeurés. « Je vous l’ai déjà dit, bande d’abrutis ! Pour moi ce sera Arkélaosse le Superbe ! Votre seigneur adoré ! » Puis il se tourna vers le chambellan qui n’en finissait plus de s’essuyer le crâne à l’aide de son mouchoir trempé : « Et toi, le chauve, n’oublie pas de préparer le banquet, une fois que tout ce cirque aura enfin cessé. Et appelle les femelles. Car j’aurai grand besoin de m’amuser ! Mes compagnons aussi, la gloire leur chauffe les esprits ! »

Et la mascarade continua à se poursuivre. La musique reprit, et les amuseurs s’enhardirent. Tandis que les artistes imperturbables poursuivaient leurs chefs d’œuvre, sculptures ou peintures, les sages notèrent scrupuleusement les noms qu’ils arrivèrent à arracher à ces curieux seigneurs. Puis ils leur adjoignirent des scribes, quatre, un par personne. C’était, leur expliquèrent-ils, pour consigner leurs faits et gestes, pour écrire leurs annales. Leur passage dans la cité serait consigné pour l’histoire du peuple Raxois. Tout comme les œuvres des artistes, la narration du règne des quatre étrangers rejoindrait le musée de Raxe-la-Cité, pour la postérité. Certes le célèbre conservatoire de la civilisation raxoise avait été détruit quelques semaines auparavant dans un terrible incendie à cause d’une malheureuse insurrection, mais il était déjà en cours de reconstruction. Et dans quelques temps, les Raxois seraient à nouveau fiers d’aller y contempler les souvenirs des seigneurs qui les avaient dirigés.

Les sages et les intellectuels se retirèrent en abandonnant les scribes effrayés à leurs côtés. Ils laissèrent la place aux tailleurs, aux coiffeurs et aux bijoutiers. Il fallait en effet habiller dignement les seigneurs de la cité. On prit donc leurs mensurations, on leur montra de précieuses étoffes, et on leur fit essayer des tenues chatoyantes, des chapeaux et des bijoux extravagants. La séance d’essayage se prolongea. Les étrangers n’en finissaient plus de tergiverser sur les habits qui les mettraient le plus en valeur. Arkélaosse réclama de la bière pour étancher la soif qui le titillait. Finalement les tailleurs s’épuisèrent les premiers. Les seigneurs les firent déployer les uns après les autres l’ensemble de leur garde robe, tout en revenant sans cesse sur leurs choix. Ils n’arrivaient pas à se décider, les nombreux tissus ne semblaient jamais leur convenir. Pour finir, ils exigèrent des tenues particulières qui ne figuraient pas dans leur stock. Les artisans devraient les confectionner au plus vite et revenir aussitôt les leur présenter. Ils repartirent bredouilles en maudissant les volontés inattendues de leurs maîtres et le dur labeur qu’elles allaient leur infliger.

- Bien ! s’exclama le chambellan Nestor tandis que les derniers artisans Raxois quittaient la salle. Maintenant que les premières audiences sont achevées, il nous faut encore vous présenter devant les membres respectés du Conseil de Raxe-la-Cité. Suivez-moi mes Seigneurs, l’hémicycle de nos dirigeants vous attend !

Le sir Erdélioth hocha le chef et fit signe aux gardes de se mettre en rang. Les maîtres soupirèrent. Les formalités auxquelles ils devaient se plier n’étaient pas encore terminées. Ils quittèrent leurs sièges en grognant, et suivirent le petit chauve qui déjà s’élançait d’un pas enjoué.





Chapitre IX
(Ivalia, première journée)

Les Bons continuent leur progression vers l'Etrange Marais et Raxe-la-Cité...

Les envoyés de sa Sainteté s’arrêtèrent pour bivouaquer. Cela faisait plusieurs heures qu’ils avaient quitté les frondaisons du Bois des Sages et ils n’avaient toujours pas atteint l’Etrange Marais. Ils étaient fatigués, et leur estomac grognait. Cependant le plus épuisant, c’était sans doute la chaleur. Privés de l’abri des arbres géants, ils subissaient de plein fouet l’implacable rayonnement solaire, et ce pour la première fois depuis qu’ils avaient été téléportés sur Ivalia. Désormais, le paysage décharné dans lequel ils évoluaient n’offrait que peu de possibilité de s’en protéger. Les collines caillouteuses parsemées de rochers ne présentaient que de rares traces d’une végétation rachitique et rampante. Le sol aux teintes rougeâtres, trop desséché, ne laissait quasiment rien pousser. Des arbustes épineux, quelques broussailles orangées, ou des racines aussi dures que la pierre constituaient à peu près les uniques traces de vie qu’ils avaient rencontrées. Seul le ciel verdâtre et sans nuage découvrait par intermittence le vol groupé de grands oiseaux migrateurs qui s’éloignaient des marais pour gagner les grandes forêts, exactement en direction inverse que celle suivie par les aventuriers.

Ils avaient dévalé de nombreuses pentes, d’abord à un rythme effréné imposé par l’insouciance du paladin qui ouvrait la marche. Pourtant, le Pur de la Mastrie était lourdement équipé, encombré qu’il était par son armure de plates, ses armes, et les sacs qui contenaient vivres et équipements. Et malgré les protestations de ses compagnons, cela ne l’avait pas empêché de courir sur de courtes distances, tout pressé qu’il était de gagner Raxe-la-Cité. Mais l’épuisement aidant, la cadence s’était progressivement allégée. Les genoux surtout, fortement sollicités par la descente, faisaient désormais grimacer les héros de sa Sainteté. Le relief plongeait avec une cruelle monotonie vers la plaine brumeuse de l’Etrange Marais. Quelques promontoires sporadiques qu’il fallait gravir troublaient parfois la pente qui semblait ne jamais devoir s’achever.

Ce fut l’Elvien Sylvienvif qui le premier suggéra au groupe de s’arrêter. Il le fit par l’entremise de la magicienne qui seule était capable de le comprendre. Oxam la Bâtarde se laissa facilement convaincre par les arguments raisonnables du guerrier. Comme les autres elle était exténuée. Elle ne souhaitait plus que deux choses, se reposer et surtout s’abriter du soleil impitoyable qui n’avait pas cessé de la brûler. Aussi héla-t-elle le paladin :

« Le Pur, ce serait un bien pour nos pieds si l’on cessait un moment de gambader. La marche pour rejoindre Raxe est encore longue et il n’est pas utile de vainement s’épuiser ! » Le paladin voulut protester, mais les acquiescements soulagés de Voldain et du cavalier eurent temporairement raison de la fougue qui le faisait avancer. « Par les bourses de Voltatune ! s’exclama Alvégor en s’épongeant un visage baigné par la sueur. Cette cavalcade va finir par nous tuer. C’est avec liesse que j’accueillerai une halte bien méritée. » Le paladin Yvain se résigna donc à ne pas poursuivre la marche et entreprit de ronger son frein.

Après plusieurs minutes insupportables dédiées à la recherche d’un abri, ils choisirent un gros rocher dans l’ombre duquel ils purent enfin se réfugier. Ils s’assirent avec moult plaintes, exprimant ainsi les courbatures de leurs membres épuisés. Le sol était dur, un lit de caillasse et de terre craquelée. Les uns après les autres ils déballèrent de leurs besaces les vivres dont les avaient doté les Elviens, et ils se mirent à mastiquer. Personne n’avait le courage de parler. Ce ne fut qu’une fois rassasiés que certains daignèrent dialoguer.

- Oxam, murmura Voldain le Déterminé. Tu ne pourrais pas demander à Sylvienvif de nous éclairer un peu plus sur Raxe-la-Cité. Le Gardien du Bois des Sages semblait très évasif sur ce sujet. Son herbe rouge dont il a tendance à vraisemblablement abuser, lui a fait perdre le fil de son discours alors qu’il souhaitait justement nous en parler.

- Que tu crois ! s’exclama le cavalier qui avait retrouvé quelque vigueur. Je le suspecte plutôt d’avoir voulu nous dissimuler une partie de la vérité. Peut-être qu’en effet le soupirant de notre voluptueuse magicienne pourrait nous renseigner…

Alvégor acheva sa tirade en adressant une œillade gaillarde à la Bâtarde.

- Fichtre ! Ne commence pas à m’irriter, cavalier. Laisse-moi au moins digérer convenablement la nourriture fadasse que les Elviennes nous ont préparée.

Oxam rumina quelques instants, mais la curiosité l’emportant, elle se décida finalement à interroger Sylvienvif. Après tout, il valait mieux en savoir un peu plus sur cette mystérieuse cité. Le Gardien avait mentionné la mystérieuse Règle qui la régissait, mais il n’avait pas daigné l’expliciter… A bien y réfléchir, c’en était louche, peut-être même un coup fourré. La magicienne se composa une bouille appropriée, et plongea ses yeux bruns malicieux dans ceux de l’Elvien qui ne cessait pas de la contempler.

- Dis-moi, Sylvienvif, lui dit-elle en se caressant les cheveux. Que peux-tu nous dire sur la Règle de Raxe-la-Cité ?

...

Un peu plus tard, la troupe reprit sa route. La brume des marais se rapprochait. Bientôt, la pente caillouteuse s’enfoncerait dans la nasse et le relief s’aplatirait. Ils auraient alors gagné la cuvette au fond de laquelle s’étendait l’Etrange Marais. La Bâtarde se calma progressivement au fur et à mesure qu’elle avançait. Petit à petit, ses nerfs se détendaient. Les autres marchaient sans broncher. Ils attendaient. Mis à part l’Elvien, ils ne savaient toujours pas ce qui avait bien pu l’énerver. Alors qu’elle allait enfin consentir à leur faire partager ce que Sylvienvif lui avait raconté, une patrouille d’Ailenanes apparut dans le ciel. Elle provenait du nord, surgissant de la ligne de l’horizon, pour sillonner la voûte verdâtre au-dessus de la brume des marais. De simples taches sombres d’abord. Puis leurs masses noires effilées se détachèrent et grossirent au point que le doute ne fut plus permis. Les grands volatiles des chasseresses foncèrent droit dans leur direction.

Sylvienvif les remarqua le premier. Il les indiqua à ses compagnons, qui s’avéraient trop occupés à regarder là où ils posaient les pieds plutôt qu’à surveiller l’horizon. Tout le monde s’arrêta pour les observer s’approcher. Ils dénombrèrent cinq volatiles chevauchés par autant de chasseresses.

- Nos amazones sont de retour…, murmura Voldain le Déterminé en haussant les sourcils. Si seulement j’avais encore mon bras, je tenterais bien d’en transpercer une à l’aide de mon arc enchanté.

- J’aimerais plutôt en capturer une pour tâter de ces drôlesses comme il se doit, poursuivit le cavalier en se protégeant le chef à l’aide de son heaume. Il ne cessait plus de cligner béatement des yeux en raison du soleil.

- L’idée est plaisante, mais je doute que ces femelles se prêtent à tes jeux amoureux, répliqua l’Elfe avec un rictus forcé. Ce sont des furies sanguinaires qui se repaissent de la verge de leurs partenaires. Ne l’oublie pas ! Tu pourrais y laisser ta virilité.

Sylvienvif sortit son arc long au bois ciselé. Il l’arma d’une flèche à l’empennage orangé. Voldain le regarda faire d’un air songeur. A cet instant, il enviait son lointain cousin. Son pitoyable moignon l’affligeait. Voldain le manchot, le traqueur des forêts… Il soupira, et se couvrit le crâne de son casque métallique.

- Abritons-nous pendant qu’il en est encore temps ! gueula naïvement le paladin qui venait d’avoir une idée.

- C’est inutile, maugréa le cavalier. Où veux-tu donc te cacher ? Nous sommes complètement à découvert. Elles nous ont certainement déjà repérés.

Ils se trouvaient en effet au milieu d’un versant entièrement dégagé. En dehors des caillasses qui jonchaient la terre rougeâtre, il n’y avait aucun rocher, aucun bosquet, pas même un arbre vers lequel s’abriter. Il n’y avait rien. C’en était désolant, à l’image de cette contrée.

- Continuons alors, poursuivit Yvain. Si elles nous attaquent, il sera toujours temps de riposter. Et il dégaina joyeusement son épée en la faisant tournoyer.

- A mon avis, elles n’en feront rien, lui rétorqua Voldain. Celles-là sont trop peu nombreuses pour tenter de nous capturer. Elles ne sont qu’une poignée. Ce sont des éclaireurs. En revanche, si l’idée leur prenait de revenir avec du renfort, nous avons intérêt à rapidement atteindre le marais. Au moins là-bas, la brume aura le mérite de nous soustraire à leur vue.

Les Ailenanes les rejoignirent rapidement et se mirent à stationner bien au-dessus de leurs têtes. Elles étaient cinq guerrières montées sur de géants reptiles ailés à long bec. Leurs ptérosauriens tournoyèrent dans les airs quelques minutes, vraisemblablement afin de leur permettre de les observer. Les volatiles ne cessaient pas de lâcher des cris stridents qui ne manquaient pas de faire tressaillir les aventuriers. Les envoyés de Belletunasse en étaient agacés. C’étaient frustrant de savoir leurs ennemis juste-là, sans rien pouvoir faire pour les neutraliser ou les repousser. Sylvienvif décocha quand même sa flèche sur l’une des créatures. Le projectile s’éleva dans les airs, mais sa trajectoire se courba bien avant d’atteindre sa cible. L’Elvien savait pertinemment qu’il ne pouvait pas espérer faire mouche à une telle distance. Mais il avait tiré simplement pour signifier aux Ailenanes qu’elles n’étaient pas les bienvenues.

Suivant le conseil du Déterminé, les aventuriers continuèrent à avancer vers le marais, tout en essayant de les ignorer. Mais ils ne pouvaient pas s’empêcher de leur jeter par intermittence des coups d’œil prudents, pour s’assurer de la bonne distance aérienne qui les séparait. Les volatiles et leurs cavalières continuèrent à les survoler.

La Bâtarde n’appréciait pas les Ailenanes. Elle en avait d’ailleurs terrassé une lors de l’attaque de la forteresse du Bois des Sages, et elle s’en souvenait. Les femelles étaient de redoutables guerrières qui n’avaient cure de leur pudeur. Elles étaient sulfureuses et elles en abusaient. Elles s’exhibaient quasiment nues, ce qui troublait immanquablement et faisait chavirer les sens de leurs proies ou de leurs adversaires masculins. Une véritable plaie pour l’humanité. Oxam les détestait, tout comme leurs montures, des reptiles volants complètement hystériques qu’il ne fallait même pas songer à vouloir dompter. La magicienne pensa bien un moment à utiliser sa magie pour se débarrasser de l’une des chasseresses et de son volatile. Mais l’attaque serait vaine. Les autres femelles s’en iraient alors et rapporteraient tout de même leurs présences à leur maîtresse. Les Ailenanes les avaient repérés, il allait falloir faire avec. Ce serait encore un obstacle à contourner sur la route qui les menait vers le Cristal aux Flammes de Jais, la relique de sa Sainteté.

Le cavalier avait du mal à marcher droit. Il passait son temps à reluquer le ciel en tentant de distinguer à travers la visière de son heaume la peau bronzée et les attributs prometteurs des femelles Ailenanes. Il puisait ici et là une cuisse ferme appuyée contre le flanc d’un volatile, un visage à la bouche pulpeuse, ou un sein ensorceleur maigrement retenu par un soutien-gorge ridicule. A chacune de ses visions, il poussait un soupir où se mélangeait le désir au dépit. A force de rester la tête en l’air, il manqua de trébucher et il se retint in extremis aux épaules du ranger qui se trouvait à ses côtés.

- Fais donc attention à tes solerets, Alvégor ! s’énerva Voldain le Déterminé.

- Par le vaillant gourdin d’Hector l’Ensemenceur ! se justifia le cavalier. Ça fait des lustres que je n’ai pas bourré le croupion d’une donzelle. Ces chaudasses me donnent la trique !

- Hector…, murmura une Oxam soudainement songeuse. C’est qui celui-là ?

- Connais pas, lui répondit nonchalamment Voldain.

- Bandes d’ignares ! poursuivit Alvégor. Hector, c’est mon bougre de cousin germain. Un robuste gaillard. On dit qu’en trois mois il avait déjà culbuté toutes les jouvencelles de son village. Les trois-quarts des naissances qu’il y eut sur son fief cette année là portent le sang de mon parent. Toute une ribambelle de bâtards ! Et de bâtardes…

- Fadaises ! rétorqua le paladin abasourdi par le verbiage grossier du cavalier autant que par le blasphème qu’il impliquait.

- Toi le puceau, le railla la magicienne, ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas.

Yvain grommela, mais comme il ne trouva pas de répartie suffisamment blessante, il ne répondit même pas. Il n’allait pas se compromettre et les satisfaire en participant à leurs propos païens. Mais quand même, il aimerait bien parfois clouer le bec de l’insolente magicienne. Quoiqu’en penserait le prêtre Darel, une bonne fessée ou une bastonnade comme il en avait tant reçues au couvent lui ferait certainement le plus grand bien. Ça calmerait sans doute pour un temps ses pulsions de drôlesse.

Comme Voldain l’avait auparavant prédit, les Ailenanes se lassèrent les premières. Elles finirent par s’en aller. Elles disparurent bien vite à l’horizon, vers le nord, au-dessus de la brume de l’Etrange Marais. Et tous en furent soulagés, sauf peut-être le cavalier qui aurait bien aimé les approcher d’un peu plus près.

Les aventuriers poursuivirent leur marche à pas forcés. Il leur fallait désormais rejoindre les marais au plus vite avant le retour probable d’une plus grosse troupe d’Ailenanes. Chemin faisant, la magicienne finit par narrer à ses compagnons ce que l’Elvien lui avait appris. Elle leur fit part de ses doutes, concernant le combat qui les attendait dans Raxe-la-Cité, et sur les soi-disant conseils du Gardien qu’ils avaient rencontré dans la forteresse du pilier.

- Je ne crois pas que le Gardien du Bois des Sages voulait nous trahir en nous dissimulant le contenu de la Règle, la rassura le cavalier. Car on nous a bien dit que le roi Egrond était venu lui-même traîner ses guêtres avec ses soldats autour des murs de Raxe-la-Cité. S’il y est venu, et qu’il en est reparti, nul doute que c’était là pour juger les défenses de se future conquête.

- Si c’est lui qui possède maintenant le cristal, je ne vois pas pourquoi il s’en serait donné la peine. La malédiction de la gemme, la mort lente, suffirait à elle seule à lui ouvrir les portes de la cité.

- Sauf qu’à ce moment, le roi ne possédait pas encore le cristal, et qu’il ne devait pas être encore sûr de le récupérer. Tout cela en supposant bien entendu que c’est bien le roi des Gnoviens qui détient désormais la gemme.

- Ses serviteurs les Falins sont les seules créatures d’Ivalia susceptibles d’avoir pu dérober le cristal, s’immisça Voldain.

- Qu’en savons-nous vraiment ? Le Gardien l’affirme, mais il aurait très bien pu lui aussi l’avoir volée. Et il nous enverrait alors dans Raxe-la-Cité uniquement dans le but de nous écarter.

- Tu es bien pessimiste, Oxam. Pour moi, le Gardien était de bonne volonté. Il semblait très affligé par le triste sort qui attend les siens. Non, il n’a pas voulu nous tromper. Je pense qu’au contraire, on va apprendre beaucoup de choses en allant dans cette cité.

- Peut-être… Encore faudra-t-il remporter le combat imposé par la Règle.

- A ce propos, il ne serait pas étonnant que le roi ait placé l’un de ses sbires à la tête de Raxe-la-Cité, le temps pour lui de revenir avec le cristal pour définitivement s’en emparer.

- Un Gnovien à la tête des derniers Raxois ? Ma foi, l’idée est saugrenue.

- Non… Je pensais plutôt à un Falin. Les enchanteurs sont beaucoup plus coriaces et rusés. Nous allons devoir nous préparer. Celui que nous avons affronté s’était révélé très difficile à neutraliser.

- Par les bourses de Voltatune, nous allons défénestrer le faquin qui règne sur cette cité ! Et c’est Egrond lui-même qui nous apportera le joyau de notre vénérable Sainteté.

- Ne jure pas, Alvégor, ne jure pas ! Je ne cesserai donc jamais de te le répéter ? Comment veux-tu que Voltatune t’accueille dans son jardin d’éden si tu n’arrêtes pas de l’injurier ? Lorsque ton glas sonnera, tu regretteras amèrement tous les blasphèmes que tu auras prononcés.

- Ne t’inquiète pas pour si peu, le Pur de la Mastrie. Quelques deniers et pièces d’orfèvrerie suffiront amplement à racheter mes fautes et à me faire gagner le paradis. L’intransigeance de Voltatune et de ses prêtres faiblit facilement devant quelques précieux présents ! C’est d’ailleurs étonnant que tu ne l’aies pas déjà remarqué. Avec l’expérience, tu comprendras plus tard ces choses.

- N’en dis pas plus, Alvégor ! Tes propos sonnent …

- Sonnent comme les pièces d’un trésor ! s’exclama le cavalier. Et son rire tonitruant résonna longuement aux oreilles lasses de ses compagnons fatigués