Livre III
La Nuit d'Ivalia





Chapitre V
(Prisons des Profondeurs)

Enfermés à l'intérieur d'une salle en pierre sans aucune ouverture, les Serviteurs du Buz et de la Société Tordue continuent de chercher un moyen de s'échapper...

« Le paladin, j’en faisais mon affaire. Il était à terre, et j’allais le buter lorsque la truie m’inonda de sa magie. Du vert, du vert partout, et tout d’un coup, une couche d’un liquide poisseux me recouvra le corps. Au début, j’croyais que c’était de l’eau. Que dalle ! Ça brûlait, oui ! Ma peau se mit à bouillir et à fondre comme du beurre sur un poêlon. La sale truie ! La salope de magicienne… Une pute, rien qu’une grosse pute ! Os la Bâtarde qu’ils disaient qu’elle s’appelle. Si je la retrouve celle-là, je vais lui en faire, moi des petits bâtards. Et j’lui couperai les mains et la langue, comme ça elle pourra plus balancer ses sortilèges. Et j’lui mettrai une laisse et un collier. Ce sera ma chienne. C’est pas qu’j’aime pas les feux d’artifices, mais des comme celui-là, ça non ! Plus jamais ! »

En braillant et jurant avec moult postillons, le barbare Arkélaosse continuait à inspecter les murs de pierre de la prison, à l’affût de la plus infime des aspérités, celle qui pourrait lui signifier la présence d’une porte dérobée. Cependant, il n’avait jusqu’ici rien décelé, et l’absence de courant d’air n’était pas vraiment de bon augure.

- Ça fait juste la sixième fois que tu nous racontes la même histoire, barbare, maugréa le Ténébreux. On commence à s’en lasser, en particulier des exploits de la gueuse de la guilde de Belletunasse. Tu vas nous rendre malades à force de ressasser ces mauvais souvenirs.

Le guerrier n’aimait pas se rappeler le rayon magique qui l’avait transformé en une statue de pierre. La sensation qu’il avait éprouvée alors avait été effroyable. Tout son être s’était figé instantanément, alors qu’il était en train de lever son arme pour frapper. Le pire, ce fut que même immobilisé, il était resté conscient. De ses yeux rigidifiés il avait pu contempler ses bras transmutés, et surtout il avait ressenti son corps tendu à l’extrême, tiraillé, prêt à se briser en mille morceaux au moindre choc.

Moins patient que le barbare, le Ténébreux avait vite abandonné l’inspection des parois. Il faisait les cent pas en fulminant, tout en faisant crisser vilainement ses solerets d’acier, une manie horripilante qui n’était pas sans agacer les oreilles de ses compagnons.

- Celle-ci utilisait un objet, grommela le clerc toujours juché sur l’estrade au centre de la pièce.

- Hein ? s’intéressa subitement la Fouine. Il se tenait en contrebas du clerc, appuyé contre la margelle du bassin. Il s’affairait à tenter de nettoyer dans l’eau boueuse les effets sanglants du Falin qu’il avait récupérés sur ce dernier et dont il comptait se doter. Son butin se composait essentiellement de bijoux, une boucle d’oreille en forme d’anneau d’or, un épais bracelet de cuivre rouge gravé de runes mystérieuses, un talisman d’or représentant un œil ouvert et retenu par une chaîne d’argent que l’enchanteur avait arboré autour du cou, un morceau de cuir entourant une boule de verre translucide d’un pouce de diamètre, et enfin une paire de chaussures en poulaine vermeilles, en toile fine. Un véritable attirail de sorcier qui exhalait la magie à plein nez, et qui pour l’heure attirait toute son attention, bien plus que la recherche d’un éventuel passage secret.

- Elle tenait une pierre dans la main lorsque la sphère aux rayons colorés s’est formée autour d’elle.

- Alors, elle possédait le cristal ? lui demanda l’Elfe gris en grattant la croûte de sang séché qui maculait l’œil ouvert en or massif.

- Non… Pas le cristal aux Flammes de Jais. C’était un disque de pierre lumineux. De là provenait l’essence du sortilège qui nous a vaincus.

- Fichtre ! La garce de sa purulente Sainteté possède alors de dangereux bibelots. La prochaine fois, nous serions bien avisés de la neutraliser avant qu’elle n’use de ses jouets.

- S’il y a une prochaine fois…

Le barbare s’était dirigé vers le renfoncement. Celui-ci constituait la seule singularité de la salle, alors que les autres murs se présentaient lisses et droits. De toute évidence, s’il devait y avoir un passage ou une porte dérobée, c’était là un endroit à privilégier. Sinon, comment expliquer la présence d’un tel aménagement dans une pièce vaste et carrée ? Arkélaosse avait bien pensé aussi à chercher une issue du côté du plafond, une trappe ou un conduit de cheminée. Mais comme elle culminait à près de dix mètres de hauteur, la voûte était inaccessible, les parois s’avérant trop polies et glacées pour être un tant soit peu escaladées. De plus, de visu elle ne montrait aucun signe susceptible de révéler la présence d’une quelconque ouverture.

Le renfoncement n’en était pas un à proprement parler. Profond de quatre mètres et large d’environ seize, il constituait aussi bien une pièce à part entière, accoudée et ouverte sur la salle de l’estrade.

- Pas normal… grommela le barbare en se penchant et en caressant la pierre avec sa main. M’est avis qu’on pourrait trouver là de quoi nous sortir d’ici…

- J’ai déjà regardé et je n’y ai rien trouvé, lui lança Némesguéric avec mépris.

Le barbare n’en eut cure. Il continua son examen en se baissant à croupetons. Si le Ténébreux n’avait rien trouvé, cela ne signifiait en effet absolument rien à ses yeux. Il était trop fier et trop prétentieux. S’il savait redoutablement manier son espadon, c’était en revanche un piètre limier. Il avait trop l’habitude de compter sur ses suivants pour accomplir les basses besognes. Rien à voir avec le flair et l’instinct d’un barbare ou la clairvoyance d’un roublard tel que la Fouine. D’ailleurs, celui-là, quand il aurait fini de lustrer ses trouvailles, ce ne serait pas un mal s’il venait lui donner un coup de main…

Alors qu’il mirait le bas du mur à quatre pattes, le globe de lumière qui les éclairait se mit brusquement à vaciller puis à s’amenuiser. En quelques secondes, il avait complètement disparu dans une traînée d’étincelles crépitantes. Et les ténèbres envahirent à nouveau les lieux. Les serviteurs du Buz et de la Société Tordue se retrouvèrent plongés dans une totale obscurité.

- Pouasse ! jura le barbare en se cognant la tête contre le mur. Foutre de Buz !

- Alors, le nabot, ricana le Ténébreux à l’attention de la Fouine, tu nous le fais ton fameux tour de magie ? A moins que tu n’aies besoin qu’on t’en rappelle la formule ? » Et son rire glacial et caverneux résonna lugubrement dans la purée noire qui désormais les aveuglait.

Plusieurs minutes interminables s’écoulèrent, au cours desquelles on n’entendit plus que le clapotis des gouttes d’eau et le ruissellement des deux fontaines. Le barbare s’efforçait tout de même de scruter l’obscurité, à la recherche d’un éventuel trait lumineux au travers de la paroi. Mais il n’y voyait que du noir, et pas même ses mains.

Alors de petites flammes orangées jaillirent à proximité de l’estrade et de la fontaine, qui jetèrent des lueurs évanescentes au travers de la pièce. Elles éclairaient la face sardonique de la Fouine qui se dressait au-dessus du maigre foyer dans lequel se consumaient les lambeaux de la tunique d’un Gnovien. L’Elfe gris avait relevé l’une des manches de son surcot de soie brune et exhibait autour de son bras nu le bracelet de cuivre rouge du Falin. Cependant, de la fumée s’élevaient des flammes, qui au lieu s’en aller, de s’évacuer, se mit au contraire à stagner en longs filaments dans les hauteurs de la salle. Et puis les flammes rétrécirent pour ne laisser place qu’à de sporadiques escarbilles. Le feu s’éteignit en même temps que de la tunique ne subsistaient plus que des cendres. L’implacable obscurité se referma à nouveau sur les quatre prisonniers.

- Le nabot est un grand magicien. Sa flambée a bien failli nous étouffer. Nous ne devons qu’à la petitesse de son art la chance de ne point mourir asphyxiés.

Attends un peu, espèce de grognard, grimaça silencieusement l’Elfe gris, le nabot va de ce pas t’illuminer ! Et une boule de lumière argentée jaillit de ses paumes ouvertes pour s’élancer vers le plafond en dessous duquel elle se stabilisa. Son éclat était si vif que le globe éclairait désormais toute la pièce.

« Tu la préfères de quelle couleur, Némesguéric ? le railla Anaximène. Noire, blanche, rouge ou dorée ? »

Ce disant le globe vira de l’argenté au noirâtre, puis le noir décrut pour laisser place à une blancheur aveuglante, et le Ténébreux jura en rabaissant la visière de son heaume pour s’en protéger. Ensuite le blanc s’amenuisa pour se fondre de teintes écarlates. Enfin le rouge disparut et le globe se nimba de lueurs mordorées.

Némesguéric remonta sa visière pour présenter à la Fouine son éternel visage pâle et crispé. Mais ses yeux sombres flamboyaient d’une rage infernale. La tension monta soudainement d’un cran. Et l’air ambiant glacé s’enivra de relents surchauffés. Cependant, la Fouine poussa l’audace en affrontant le terrible regard du guerrier sans se départir un instant de son large sourire sardonique. Déjà, le barbare empoignait le manche de sa hache d’armes pour le cas où la situation irait s’envenimer. Le Ténébreux s’avança lentement en direction de l’estrade en faisant cliqueter ses plates d’acier. Mais alors que la Fouine pensait qu’une fois arrivé à sa hauteur le grand guerrier allait le frapper, celui le contourna simplement. « Assez joué ! » grimaça-t-il avec une froide amertume où l’on pouvait suffisamment percevoir qu’il se contraignait à se contrôler. Et il alla s’asseoir à son tour sur l’estrade aux côtés du clerc qui observait la scène sans piper mot. Le barbare reposa sa hache comme si de rien n’était et se remit à croupetons afin de poursuivre son inspection.

Anaximène caressa alors le bracelet cuivré qu’il avait glissé à son bras. « Un cadeau du Falin ! glapit-il fièrement. Pratique pour invoquer les flammes ou faire un peu de lumière. Grâce à ce petit bijou, nous serons désormais à l’abri des ténèbres. » Et il s’intéressa aussitôt aux autres objets qui constituaient son précieux butin tandis que le clerc un peu plus haut reprenait ses prières.

Les minutes s’écoulèrent, froides et ennuyeuses. La Fouine eut le temps d’essayer les chaussures en poulaine du Falin et d’accomplir avec quelques pas chassés. Elles glissaient à merveille sur la pierre taillée, malgré la rugosité et les aspérités du sol, et surtout, la toile vermeille qui les composait s’avérait souple et silencieuse à souhait. « Des petits chaussons de qualité, idéal pour danser et être aussi discret qu’une ombre. »

- Je crois que j’ai trouvé quelque chose, grogna le barbare en frottant ses gros doigts sur la paroi du renfoncement. Y a ici une fente toute fermée de pucelle qui pourrait bien délimiter un passage pivotant…

Il faisait courir sa main du bas du mur vers le haut, jusqu’à ce que sa propre taille ne l’empêche de poursuivre plus en hauteur.

Le Ténébreux en sortit de sa douloureuse léthargie et se releva pour rejoindre le barbare. Il observa bien la paroi de pierre là où le lui indiquaient les doigts du barbare, mais l’expression sceptique qu’il affichait montrait largement qu’il n’y décelait rien.

- Regardez, continua le barbare nullement découragé. Ça part de là… » Il se pencha pour désigner le trait infime qui cisaillait la pierre au bas du mur. « Ça remonte là. » Il se redressa, et, sur la pointe des pieds, il tendit son bras musclé vers le haut. Puis il longea précipitamment le renfoncement sur quatre mètres, tâtonna la pierre pour repérer vers le sol une nouvelle fissure, et quand il l’eut trouvée, il répéta alors les mêmes gestes. Et quatre mètres encore plus loin il refit les mêmes simagrées « Et ça en fait de même de ce côté. » Près de huit mètres séparaient les deux endroits les plus éloignés. « Ça pourrait nous faire une jolie double porte de près de huit mètres de largeur, chaque battant en faisant la moitié. La garce est rudement bien dissimulée, et la pierre en est admirablement taillée. Et je ne vous parle même pas de sa hauteur. Je ne suis pas assez grand pour l’atteindre. Mais de ce côté-ci, point de serrure ni de loquet. Il n’y a rien. Elle doit s’ouvrir de l’autre côté… Je ne sais pas ce qu’il y a derrière, mais le bougre qui vit dans cet endroit doit être gigantesque pour pouvoir simplement arriver à l’entrebâiller. »

- Tu veux dire, le questionna subitement le clerc qui en avait abandonné subitement ses prières, qu’il pourrait être aussi grand qu’un Gnovien ?

- Hum… » se mit à réfléchir Arkélaosse en regardant vers le haut. Sa tête ronde et bouffie aux petits yeux ronds intrigués lui donnait alors un air de gros benêt désemparé. « Pire que les géants roux, consentit-il finalement. Ceux-là mesurent seulement dans les trois mètres. Or là je mettrais bien mes bourses à couper que ça les dépasse allègrement. »

La Fouine grimaça. Un Gnovien mesurait déjà bien deux fois sa taille. Alors s’il fallait se coltiner un monstre encore plus grand, il avait peine à l’imaginer.

- Et si on poussait, suggéra le Ténébreux en s’appuyant contre la paroi, on pourrait peut-être l’ouvrir, ce passage secret ? Il força durant plusieurs secondes, et son visage se contracta sous l’effort. Mais le mur ne s’anima pas d’un pouce.

- J’ai déjà essayé, lui répliqua le barbare, mais ça n’a rien donné. La porte doit être bigrement épaisse, et lourde, très lourde. C’est de la pierre ! M’est avis que ça doit s’ouvrir uniquement de l’autre côté.

- Si tu dis vrai, en conclut le clerc, notre seule manière de sortir de cette caverne serait d’amener celui qui pourrait se trouver derrière à ouvrir la porte.

- Comme il a déjà du le faire par le passé lorsqu’il est venu dépouiller ces morts de leurs effets, poursuivit la Fouine en se tournant vers l’un des tas d’ossements.

- Le gaillard n’est peut-être pas tout seul, grommela le Ténébreux. Ils sont sans doute une ribambelle à attendre derrière que l’on vienne à crever. Une ribambelle de géants qui pourrait nous écraser…

- C’est une possibilité…, lui répondit Kuros le prêtre. Mais je la préfère à celle d’en finir à nous entre-dévorer.

- Pas moyen de savoir ce qu’il y a derrière le mur. J’ai eu beau écouter, on ne perçoit rien au travers de la pierre. Et puis y a pas l’ombre d’une lumière qui se diffuse par les fentes. C’est trop épais. J’peux pas en dire plus.

La Fouine, qui s’était tu jusqu’alors, s’avança à son tour jusque dans le renfoncement. A la main, il tenait l’œil ouvert en or massif du Falin, retenu par les maillons d’une chaîne d’argent. « Si on veut que celui qui se trouve derrière nous ouvre, il faudrait peut-être bien attirer son attention ? »

- Tu voudrais qu’on frappe, nabot ? résonna le timbre méprisant du guerrier. Et le grand méchant va gentiment nous ouvrir sa porte ?

- En quelque sorte, répondit la Fouine sans tiquer sur la moquerie. Encore que même si tu frappes de tout ton cœur, le Ténébreux, sans vouloir douter de tes forces, je ne crois pas que l’on va nous ouvrir. En particulier s’il s’agit là d’une prison. Sinon les squelettes entassés ne seraient pas ici. Non. En fait, il faudrait pouvoir énerver celui qui se trouve derrière ce mur d’une telle manière, qu’il en vienne de lui-même à venir voir ce qui se trame ici.

- Et là on lui tombe tous ensemble sur le râble et on le trucide ! rigola le barbare fort amusé par cette idée.

- Et comment tu comptes t’y prendre, pour que l’autre en vienne à nous ouvrir, intervint le clerc avec une feinte nonchalance ?

- Je vois qu’une chose pour ce faire, sourit malicieusement l’Elfe gris. A part nous, y a pas un bruit ici. Pour énerver le gus qui se prélasse derrière ce mur, m’est avis qu’un vacarme d’enfer devrait bien faire l’affaire. On hurle, on tape, on crie, on chante, bref, on n’arrête plus de brailler et de marteler l’acier et la pierre. Le tout rehaussé d’une pointe de magie, si possible. Il faut le déranger, aviver sa curiosité, lui mettre les nerfs à vif, lui rendre la vie impossible. Il faut le faire craquer !

- A ce rythme, on pourrait aussi bien craquer les premiers », maugréa le guerrier. Il sentait déjà ses oreilles bourdonner. Le bordel n’était pas son fort. Il préférait de loin le calme angoissé et l’ordre implacable.

- Il va falloir se forcer. Un peu d’entrain, que diable ! On ne va pas rester moisir dans ce taudis !

- Etrange idée, mal foi. Mais qui pourrait porter ses fruits, susurra Kuros le Sssage. Pourquoi ne pas la tenter ?

Et le guerrier de pester. Même son compagnon le curé s’y mettait désormais. A un contre trois, Némesguéric se rendit compte qu’il devrait bien se plier à l’abominable idée du nabot. Et comme il n’avait pas mieux à proposer, il se contraignit encore une fois à ne pas s’énerver.

- Bon je vois que tout le monde est d’accord, s’enjoua la Fouine. Qui commence la sérénade ? Donne-nous donc le la, Arkélaosse ! Musique, maestro !

Le barbare sourit comme un gros bébé. Il prit une longue aspiration pour gonfler son énorme cage thoracique, et se mit aussitôt à beugler comme un forcené. Sa voix horriblement fausse et rauque s’éleva à grands renforts de gracieux postillons.

« Dans le village du Gland Dressé,

Y’avait trois pucelles au cul endiablé !

J’y arrivai un bon matin,

Histoire d’y tâter des deux mains ! »

« Et du gourdin ! Et du gourdin ! Et du gourdin ! » reprit en cœur la Fouine avec lui pour le refrain. Le Ténébreux se boucha les oreilles, écœuré. Mais le clerc impassible, lui se leva, attrapa le casque de fer bosselé d’un Gnovien et les rejoignit dans le renfoncement. Alors, à l’aide de son marteau de guerre, il entreprit d’accompagner la chorale en frappant le casque à la manière d’un tambour de guerre.

« Dans le village du Gland Dressé,

Y’avait un gros curé pédé !

J’y arrivai un bon matin,

Histoire de lui tâter l’engin !

Et du gourdin ! Et du gourdin ! Et du gourdin ! »…





Chapitre VI
(L'Etrange Marais)

A bord du navire mis à disposition par les deux gardiens de la Règle, les Héros de Belletunasse ont fui Raxe-la-Cité et survolent les brumes de l'Etrange Marais...

L’embarcation fendait les airs avec majesté au milieu du ciel limpide et illuminé par les astres flamboyant. Des teintes jaunes et bleutées se fondaient dans une mer de jade derrière le coucher et le levé simultané des deux soleils verts de part et d’autre de la voûte céleste. Au zénith culminait la lune bleue solitaire, baignée de lueurs aigues-marines, tandis que les deux blanches sœurs jumelles s’écartaient séparément à l’est et à l’ouest à la poursuite des deux étoiles aux flammes vertes. Une journée s’achevait et une nouvelle naissait sur Ivalia. Oxam la Bâtarde n’aurait pu dire combien de fois elle avait assisté à un spectacle similaire. Elle avait cessé de compter depuis qu’ils avaient quitté les frondaisons des forêts des Terres Magiques de l’Oubli pour se fondre dans la brume des marais. En tout cas, elle ne l’avait jamais contemplé d’aussi près. Le chatoiement du vert, auréolé de bleu, de jaune et de blanc, la majesté des astres parcourant le ciel dénué de nuage l’éblouissaient et l’hypnotisaient tout à la fois. Accoudée au bastingage de l’esquif, elle se laissait bercer par le vent qui faisait onduler sa chevelure dorée, les yeux baignés par l’éclat des couleurs qui l’illuminaient.

La grande voile carrée était largement gonflée, et faisait grincer les cordages tendus à en craquer. Les élémentaux de l’air invoqués par les Gardiens de la Règle soufflaient sans discontinuer dans la voilure grise, et le bateau aérien traçait son sillage invisible à pleine vitesse, cap vers le sud-est. A la poupe, Voldain maintenait la barre de son bras valide, impassible. Il avait retiré son casque à nasal et ses cheveux argentés libérés virevoltaient au gré des bourrasques. Son visage habituellement pâle s’assombrissait déjà, buriné par les rayons des soleils. Plus bas, sur le pont de bois, protégés par un dais confectionné de tissus grossiers malmenés par le vent, se trouvaient le paladin et le cavalier. Ils gisaient sur des fourrures étalées sur le sol. Ils dormaient ou somnolaient, recouverts de couvertures. Les morceaux détachés ou désagrafés de leurs armures métalliques, leurs heaumes et leurs épées traînaient aux alentours sous le dais. Alvégor ronflait bruyamment. Sa gueule, cintrée de bandages qui lui remontaient du menton jusqu’au sommet du crâne, était encore bariolée d’ecchymoses et de croûtes de sang séché. La grosse bosse qui culminait sur son chef dégarni par l’épée semblait ne jamais vouloir désenfler. Le paladin à ses côtés pouvait passer pour un miraculé. Seul son bras droit dénudé étendu au-dessus des couvertures portait la trace d’une vilaine et longue blessure. Mais elle était recouverte d’une épaisse substance brune, l’onguent des Elviens qui avait fait fuir la gangrène et aidé à refermer la plaie recousue de fils de boyaux épais.

A la proue se tenait fièrement Sylvienvif, revêtu de son haubert aux mailles orangées, l’arc elfique de Voldain sur le côté. Il avait été le premier des trois blessés à se remettre du combat de l’arène. Les effets pernicieux du poison du diablotin qui lui avait percé la panse avec son dard vénéneux s’étaient contre toute attente rapidement dissipés. A moins que ce ne fussent les potions et les mixtures administrées par les médecins et les guérisseurs Raxois douteux qui l’eussent opportunément remis sur pieds. Quoi qu’il en soit, l’Elvien n’avait plus besoin de garder le lit, et faisait montre d’une pleine vitalité.

La Bâtarde délaissa les astres pour tourner son regard vers le bas. L’embarcation progressait à vive allure à plusieurs centaines de mètres de hauteur, au-dessus de la plaine marécageuse de l’Etrange Marais. La brume persistante qui la recouvrait s’était petit à petit évaporée. Il ne subsistait plus que des corolles de fumées blanches s’échappant ça et là de la fange. Le paysage qui s’étendait là n’avait lui rien de charmant. La terre brune parsemée de lacs et de roseaux déchiquetés s’étirait sur des lieues sans changer. Il n’y avait rien d’autre que de la vase et des îlots bordés d’une végétation étriquée. Par moment, on pouvait apercevoir la masse d’un énorme dinosaure se déplacer lentement à la recherche de quelques roseaux géants à déchiqueter. Les monstres préhistoriques semblaient bien isolés au sein de l’immense marécage, et même désorientés. Ils erraient et poussaient par intermittence des horribles mugissements tourmentés. La disparition de la brume les exposait désormais de plein fouet aux rayons des deux soleils d’Ivalia auxquels ils n’étaient guère habitués. Auraient-ils la résistance pour les endurer ? De cela Oxam en doutait. Les Raxois ne seraient sans doute pas les seuls à s’éteindre à cause du Gnovien.

Les Raxois… Au nord-ouest, cela faisait belle lurette qu’on ne distinguait plus la silhouette de Raxe-la-Cité. C’était normal après tout, puisque cela faisait maintenant une journée qu’ils avaient quitté la cité. L’échappée, si elle fut impressionnante, n’avait pas été glorieuse. Sur la terrasse du donjon les deux gardiens de la Règle les avaient bien attendus. Mais ce qui les avait surpris le plus, c’était la présence incongrue de l’embarcation. Le bateau de bois flottait dans les airs au-dessus du donjon. Il était retenu à la terrasse par des amarres entourées autour des merlons. Oxam et Voldain en avaient été stupéfaits. Un bateau qui volait, perché tout là haut, ils ne l’auraient jamais cru. Les Gardiens leur en avaient fait présent pour fuir la cité, ainsi que des élémentaux qui s’activaient à souffler l’air dans la voile pour le propulser. Incroyable, inimaginable, mais cela avait été inespéré. Le commandeur et le chambellan les avaient alors aidés à hisser dans l’embarcation les corps des trois guerriers blessés. Ces deux-là faisaient piètre figure, et même le fier commandeur arborait un visage complètement déconfit. Il n’avait pas cessé de bredouiller des paroles incohérentes tout le temps qu’avait duré le pénible chargement. Et la magicienne et Voldain n’en avaient pas été dupes. Ils n’avaient pas été longs à remarquer les pustules hideuses qui commençaient à recouvrir par plaques purulentes la peau grise de leurs faces blafardes inondées par la sueur. Même le crâne chauve de Nestor en était moucheté. La mort lente, avait-elle réalisée. La maladie les gagne. La malédiction du cristal s’en vient les emporter… Une fois tous juchés sur le pont du navire, les amarres s’étaient détachées d’elles-mêmes des merlons de la terrasse, à moins que ce ne fussent les élémentaux invisibles qui les aient relevées. Toujours fut-il que l’embarcation s’était élevée soudainement dans le ciel, pour dominer l’ensemble de la cité. Oxam avait crié du haut du bastingage ses remerciements à l’adresse des deux Raxois terrorisés qui en étaient restés tout pantelants sur la terrasse. Mais déjà, le pauvre chambellan constatait avec effroi quel terrible sortilège était en train de le malmener. Alors qu’il s’épongeait le front avec la dentelle de sa manche, son oreille gauche s’était détachée pour tomber sur le sol, complètement pourrie. Nestor en avait hurlé de terreur. Et le commandeur s’était agenouillé en pleurant. Son casque à crête rouge roulant sur le sol, ses cheveux violets se décollaient de son chef par poignées. La voile du navire s’était alors gonflée, et les avait éloignés brusquement du donjon. En contrebas, la pagaille la plus totale régnait dans la cité. Les citadins courraient en criant au travers des rues. La plupart se précipitaient vers les places des Cultivateurs et des Mineurs pour s’abriter au sein des souterrains. Du moins espéraient-ils y trouver là une mort moins violente que celle qui les attendait avec les Gnoviens. Car derrière l’arène, la porte aux Etrangers gisait défoncée. Des hordes de géants roux déferlaient en un flot ininterrompu dans la rue des Preux pour se déverser dans la cité. Ils se répandaient comme un raz de marée sanglant, et s’étaient mis à piller, à brûler et trucider tout ce qui passait à leur portée. « Les imbéciles, s’était-elle indignée. Ils sont en train de massacrer des gens qu’ils ont déjà tués… » Mais ce qui l’avait effrayée le plus, ce fut ce que lui montra alors Voldain. « Regarde Oxam, s’était-il exclamé. Là-bas ! Cette lueur ! Et la brume des marais tout autour, elle est en train de se disperser ! » Et c’était vrai. La brume derrière les murailles et la porte aux Etrangers s’évanouissait pour céder aux éclats ténébreux de flammes tantôt noires, tantôt rougeoyantes. On pouvait même distinguer la masse impressionnante de l’armée immense qui patientait tout autour pour s’agglutiner contre les remparts en attendant de pénétrer à l’intérieur de Raxe-la-Cité. Et déjà les silhouettes menaçantes des ptérosauriens montés par les guerrières Ailenanes se profilaient au-dessus des remparts pour fondre sur la ville effondrée. « Les chasseresses. Elles arrivent ! Elles ne manqueront pas de nous repérer. Il faut fuir au plus vite ! » Mais la voilure gonflée par les élémentaux avait rapidement éloigné l’embarcation de la cité. Certaines Ailenanes avaient bien tenté de les rattraper, mais le souffle des élémentaux s’avéra plus véloce que les volatiles effrayants. Et la brume qui recouvrait encore les marais, au sud-est, loin des lueurs angoissantes du cristal aux flammes de jais, les avait opportunément soustraits à la vue de leurs quelques poursuivants. Ainsi ils avaient pu s’échapper de Raxe-la-Cité, abandonnant leurs malheureux sujets à la mort lente et au carnage perpétré par les Gnoviens. Raxe-la-Cité avait sombré, Raxe-la-Cité s’était effondrée. Le dernier refuge des Raxois était tombé aux mains du roi des Gnoviens, comme les trois cités du nord l’avaient été quelques centaines d’années auparavant. En quelques heures, Raxe-la-Cité était devenue la quatrième cité maudite du Royaume Sombre des Gnoviens.

Les Gardiens de la Règle avaient guidé l’embarcation durant les premières heures du voyage. Petit à petit, la brume autour d’eux s’était dissipée, pour laisser place au spectacle tourmenté de la plaine de l’Etrange Marais. Les spectres, aussi glacés et peu avenants qu’ils étaient, avaient néanmoins montré à l’Elfe Voldain comment manier la barre du navire, et comment commander aux élémentaux invisibles qui soufflaient dans la voile pour animer ce dernier. Avant de s’évanouir définitivement, ils avaient même eu la bonté de ressouder par magie la mâchoire fracassée du cavalier. « Vers le sud-est, par-delà le marais et après les montagnes, vous trouverez les Longs et la Sainte. Les trois Vallées Rougeoyantes, vous devrez atteindre… » Et ils s’en étaient allés, libérés de leur serment et de la Règle, pour disparaître à jamais.

Oxam chassa de son esprit l’image des spectres et de Raxe livrée aux hordes Gnoviennes. La vision du chambellan Nestor hurlant et du commandeur se lamentant à genoux sur la terrasse du donjon lui laissait encore un goût amer dans la bouche. En quelques heures, la vie de plusieurs milliers de citadins s’était là-bas envolée. La magicienne préféra reporter son regard vers l’est et vers le sud. Dans ces directions se dressait la chaîne montagneuse des Terres Pauvres du Chaos. Les monts dentés barraient l’horizon. Et derrière verdoyait le premier soleil d’Ivalia qui amorçait lentement mais sûrement son ellipse dans le ciel, tandis que son compère disparaissait à l’ouest. La chaîne montagneuse semblait gigantesque, s’étirant tel un bras de titan jaillissant du nord dont la main ouverte venait s’incurver au sud pour pointer vers l’ouest, tout en longeant la cuvette de l’Etrange Marais. Ce qui frappait de prime abord, c’était l’absence de végétation, rien que de la rocaille virant de l’ocre au brun, en passant par des teintes grisâtres aux plus sombres. Les montagnes des Terres Pauvres du Chaos ne se présentaient guère accueillantes. Comme leur nom l’évoquait suffisamment, la vie ne devait pas y être plaisante. Au point que l’on pouvait se demander comment des créatures avaient l’audace d’y subsister. Et pourtant, c’était là-bas, derrière les cimes acérées et les montagnes désertiques que se nichaient les trois Vallées Rougeoyantes. Les Longs, le peuple des chevaliers d’Ivalia, les alliés potentiels mentionnés par les spectres, y résidaient. « Si leurs domaines sont si rouges, murmura la Bâtarde, cela ne devrait pas être trop difficile de les repérer depuis notre embarcation. On dirait qu’il n’y a que la caillasse qui recouvre ces montagnes. L’écarlate sera bien visible du ciel. N’en doutons pas. » Elle lâcha le bastingage et fit demi-tour pour s’enquérir du capitaine Voldain. Celui-ci, d’un geste de la main, lui assura que tout allait bien. Le ranger semblait apprécier conduire l’esquif aérien. Il tenait la barre avec une certaine fierté, et se plaisait à faire souffler bruyamment les élémentaux dans la grande voile carrée. Le navire progressait rapidement, tout en se balançant au rythme des craquements du gréement. Une chance que le cavalier dorme à point fermé, sourit la magicienne, sinon celui-là n’aurait pas manqué d’avoir le mal de l’air. Ce n’est que partie remise, de toutes façons. Il ne manquera pas de l’avoir à son réveil ! Aux souvenirs d’Alvégor le Téméraire, tout effrayé à la simple idée de monter dans un chaudron, celui qui s’élevait dans les airs pour atteindre la plate-forme de la forteresse des Terres Magiques de l’Oubli, puis du calvaire qu’il avait enduré tout le long de l’ascension aérienne qui s’était ensuivie, la magicienne ne put s’empêcher de s’esclaffer.

A l’avant, le matelot Sylvienvif, ou plutôt la vigie de leur navire pourrait-on dire, observait avec allégresse les montagnes décharnées qui se rapprochaient. Ça lui plaisait à lui de survoler la terre d’Ivalia. Il n’avait pas la peur du vide, pas comme le cavalier. Descendre et monter de la forteresse du gardien du Bois des Sages l’avait suffisamment habitué à savourer l’altitude plutôt que de la redouter. Il aimait sentir le vent lui cingler le visage, et agiter ses cheveux violacés. Il se sentait revivre, après une charriée d’heures passées en étant alité.

La Bâtarde le rejoignit à la proue du navire d’un pas nonchalant.

- Dis-moi, Sylvienvif…

- Oui ? Qu’y a-t-il pour te servir, belle enchanteresse ?

- Pendant plus d’une journée, j’ai été amenée à côtoyer les Raxois. Des citadins ordinaires, pour la plupart, comparables aux êtres humains de la Flañesse. Cependant, il y a une chose que je n’avais pas remarquée, mais maintenant, avec le recul, j’en viens à m’interroger. Car je n’ai pas aperçu l’ombre d’une soutane dans la cité. Les Raxois n’ont-ils pas de clergé ?

- De clergé ? Quelle drôle d’idée ! Par moment j’oublie que vous les habitants de la Flañesse vous attachez grande importance à vos divinités.

- Tu veux dire, que sur Ivalia, personne ne vénère les dieux ?

- Je n’en connais pas. Votre Voltatune, par exemple, jamais je n’en ai entendu parler. Ni les autres d’ailleurs, le Buz et les Tordus... Et puis, à quoi cela nous servirait-il ? Ça ne nous empêche en rien de naître, de vivre et de mourir. La vie sur Ivalia se débrouille très bien sans eux. Si à chaque fois qu’il y a quelque chose qui nous échappe, quelque chose que nous n’arrivons pas à expliquer, comme la magie par exemple, il nous faut l’attribuer à une divinité, nous passerions notre temps à prier…

- Vu comme cela, effectivement… N’empêche, c’est assez surprenant. Dans nos royaumes, chaque village possède son temple ou son église, et les clercs ont un rôle fondamental au sein de nos communautés. Ce sont nos divinités qui octroient à leurs disciples le pouvoir de soigner…

- Il me semble que votre contrée diffère considérablement de la nôtre, belle enchanteresse. Certes, nous n’avons pas la magie curative de vos curés, mais nous avons nos guérisseurs, les Raxois eux-mêmes ont leurs médecins. La nature nous offre ses plantes pour nous soigner. Quel besoin aurions-nous alors de nous adresser aux dieux ?

- Mais n’éprouvez-vous jamais la nécessité de vous recueillir, de vous confier, d’apaiser votre âme et de vous débarrasser de vos péchés ?

- Si bien sûr. Mais le bien être de l’esprit passe par celui du corps. Pour nous apaiser, la vie nous a dotés d’attributs adaptés. Il suffit de savoir les utiliser. Je serais très fier de te les dévoiler, si tu ressens le besoin de te relaxer. Je pourrais faire découvrir à ton corps des sensations que tu n’as pas même soupçonnées. Dans notre communauté, les Elviennes que j’ai eu l’honneur de culbuter n’ont jamais eu à le regretter.

- Hum… », se contenta de conclure la magicienne. Elle abandonna là l’Elvien et son athéisme déroutant.

Comme la traversée se déroulait pour le mieux, Oxam se décida à s’accorder quelques heures de repos. Elle marcha jusqu’au centre du pont, contourna le mât massif de l’esquif qui soutenait la voilure, et vint s’allonger sous le dais auprès des deux guerriers. Etendue sur les fourrures, elle se laissa bercer par le souffle continu des élémentaires. Elle ferma ses paupières sur ses prunelles noisette et sentit la fatigue l’envahir de plein fouet. Et, submergée par la torpeur, elle sombra dans un sommeil sans rêve.





Chapitre VIII
(Terres Pauvres du Chaos)

Les Bons poursuivent leur traversée sur le navire volant en direction du territoire des Longs...

Le navire traçait son sillon invisible au-dessus des monts chaotiques. Voldain avait dû faire prendre de l’altitude à son embarcation pour surmonter les montagnes. Il faisait plus froid, et le vent cinglant n’était plus aussi agréable qu’auparavant. En bas, à quelques dizaines de mètres seulement, s’étalaient les cimes rocailleuses et desséchées des Terres Pauvres du Chaos. Un désert en relief de pierres et de poussières, un havre de non vie figé dans une posture tourmentée qui ne donnait pas vraiment l’envie d’y débarquer. Vallées étriquées, versants défoncés, et sommets acérés. Difficile d’imaginer des êtres vivants batifoler dans un tel paysage décharné.

Sur le pont, l’animation s’était amplifiée. Sans doute était-ce à cause du froid, ou bien en raison de l’excitation suscitée par l’approche de la rencontre des Longs et de leur Sainte. En tout cas les deux guerriers, le cavalier et le paladin, n’étaient plus couchés. Ils ne dormaient plus. La magie, conjuguée aux effets curatifs des onguents elviens, faisait encore une fois montre de ses effets, idéale pour accélérer la cicatrisation des plaies et remettre sur pieds les plus mal en point. Miracle de la civilisation, don de la nature ou cadeaux des dieux, toujours fut-il que ceux qui en bénéficiaient pouvaient se vanter d’avoir côtoyé la mort de près. Et ce n’était pas les deux miraculés renfrognés qui allaient le contester.

Certes, le cavalier gardait encore quelques bandages autour de la tête, mais il pouvait désormais râler tout son saoul et geindre à tout va pour exprimer son mal de l’air. Depuis qu’il s’était réveillé, le roulis du navire ne cessait de lui donner des nausées. Tout juste s’il arrivait à s’accouder au bastingage pour rendre à tribord ou à bâbord la bouillie écœurante qui constituait depuis plus d’une journée ses repas. Et quand il ne dégobillait plus, il peinait encore à revêtir et à assembler les morceaux de ferraille qui composaient son armure de batailles, malgré l’aide plus que compatissante et dévouée de Sylvienvif.

Quant à lui, le paladin apprenait à retrouver l’usage de son bras. Moins sensible que le cavalier, il supportait sans mal le tangage. Et ce fut naturellement qu’il tua le temps en s’entraînant au maniement de son épée. Car Yvain avait eu lui aussi la bonne surprise de retrouver sa lame et son armure réparée. Mieux encore, en plus de sa lame, il s’était réveillé nanti d’un nouveau fléau d’armes et d’un pavois rutilant. Non contente d’avoir ordonné aux armuriers de Raxe-la-Cité de réparer les armes et armures de ses compagnons alités, la magicienne avait commandé aux artisans la confection dudit bouclier et du fléau. Les Raxois avaient achevé leur ouvrage juste à temps, quelques heures à peine avant l’invasion de la cité par les Gnoviens. Mais ce qui avait véritablement comblé le paladin, c’était le blason qui recouvrait le pavois. Attention plus que touchante de la Bâtarde, - qui l’aurait d’ailleurs cru ? - les armes représentaient le symbole du dieu servi par Yvain : une balance dorée dont le plateau garni de pièces d’or était compensé par un poids suspendu par une chaîne, le tout sur champ blanc. Tel était l’emblème de Voltatune. Le Pur de la Mastrie en avait rougi de plaisir.

Depuis, équipé du bouclier et de l’épée, le paladin enchaînait les passes d’armes contre des ennemis imaginaires, en fendant les airs avec allégresse tandis que le navire les affrontait lui avec moins de liesse. Il combattait les hordes gnoviennes pour venger le peuple Raxois, et décapitait leur roi Egrond pour lui faire expier ses péchés et la propagation de la Mort Lente. Ça lui plaisait de retrouver la protection familière d’un bouclier. Il espérait que le cavalier se remettrait plus rapidement de son mal de l’air que de ses blessures pour qu’il puisse s’exercer contre ce dernier et juger comment le pavois supportait les véritables coups. Car depuis qu’Egriond le Bâtard lui avait brisé son écu devant les fortifications de la citadelle du Bois des Sages, le paladin n’avait plus eu l’occasion de se servir d’un bouclier.

Voldain tenait toujours la barre de l’esquif. Sylvienvif le relayait par intermittence afin qu’il puisse se restaurer et se reposer quelques heures. Mais le ranger revenait toujours promptement reprendre la direction du gouvernail. Il ne s’arrêtait jamais longtemps. C’était à lui que les deux spectres avaient montré comment diriger le navire, et en tant que pilote désigné, il ne désirait pas confier la tâche à ses compères. Par fierté ou par devoir, il comptait bien mener lui-même l’embarcation à bon port.

Le navire avait déjà franchi les cols les plus élevés. Le ciel dégagé découvrait les versants est de la chaîne montagneuse, une succession de monts qui s’égrenaient à foison du sud vers le nord, le bras du titan, pour céder peu à peu la place à des contreforts de collines rocailleuses moins élevées saupoudrées de ravines et de vallées sinueuses aux lits de rivières asséchées. Au sud-ouest, les montagnes s’affaissaient pour former la paume du titan, avant de se fondre pour disparaître dans une plaine désertique jusqu’à l’horizon. « Espérons que nous n’aurons pas besoin de nous aventurer dans cette contrée-là, rumina tout seul Voldain. Je préfère les montagnes. Au moins les rochers protègent des rayons du soleil, alors que là-bas, il n’y a rien, pas un abri pour se soustraire à l’éclat des astres. »

Comme les monts diminuaient en altitude, le ranger jugea qu’il n’était plus utile au navire de continuer à voler à de telles hauteurs. Il serait trop facile à d’éventuels ennemis de les repérer dans le ciel sans nuage. Et tout en appuyant sur la barre, il ordonna aux élémentaux de modifier leur souffle. Le navire plongea brusquement proue en avant vers les contreforts montagneux. Le cavalier en lâcha ses lanières en jurant sauvagement. Et le paladin s’agrippa au mât pour éviter de glisser sur le pont. Une embardée faillit lui faire abandonner l’épée et son précieux bouclier. L’esquif se redressa progressivement pour rétablir sa trajectoire et se mit ensuite à longer en rase-mottes les cimes rocheuses, pour emprunter des couloirs étriqués au milieu des versants menaçants. Le navire serait moins visible ainsi. Voldain sourit, tout fier de sa manœuvre audacieuse, tandis qu’Alvégor l’abreuvait d’insultes. Son ventre n’appréciait pas vraiment les soubresauts chéris par Voldain.

A la proue, Sylvienvif aperçut au loin la silhouette d’un édifice, bien plus loin vers le sud. Elle se dressait au sommet d’une colline, isolée, et ressemblait à une pagode. Mais elle était trop éloignée pour pouvoir mieux la distinguer. Impossible d’identifier les drapeaux qui flottaient à son sommet. L’Elvien l’indiqua à la Bâtarde, qui le rejoignit aussitôt. « Amis ou ennemis ? » Sylvienvif haussa les épaules.

- Comment le saurais-je ? Je parierais sur une forteresse Ayaks, vu la forme, mais les Longs pourraient tout aussi bien l’occuper.

- Je ne vois point de rouge dans cette direction, et encore moins de végétation. Inutile de nous attarder à faire un détour pour voir ce qu’il en est. Continuons notre route vers le sud-est. Ce sont les Vallées Rougeoyantes de la Sainte que nous devons trouver.

Oxam abandonna l’Elvien pour donner ses consignes à Voldain. A peine eut-elle traversé le navire de la proue à la poupe que Sylvienvif à l’autre bout s’était soudainement mis à brailler. Il gesticulait comme un forcené en indiquant l’horizon. Emergeant d’un escarpement qui l’avait dissimulée, une nuée de volatiles surgit à bâbord du navire. Oxam en blêmit, et Voldain grimaça. Il se retourna. Derrière le navire, d’autres ptérosauriens les avaient pris en chasse et suivaient le corridor qu’ils avaient eux-mêmes emprunté. Ils étaient cernés. « Des chasseresses… C’est bien notre veine… » De loin, les volatiles ne payaient pas de mine. Mais chaque ptérosaurien mesurait près de dix mètres d’envergure, et était suffisamment robuste pour soutenir le poids de sa cavalière des heures durant. De véritables saloperies agressives à vous glacer l’échine. Leurs glapissements tonitruants ne manquaient jamais de vous meurtrir les tympans.

- Combien ?

- Plusieurs dizaines à l’avant, et au moins autant à l’arrière.

L’Elfe manchot avait l’œil plus aiguisé que la magicienne. Il n’était pas un traqueur pour rien.

- Crois-tu qu’elles nous suivent depuis Raxe-la-Cité ?

- J’en doute. La brume des marais a couvert notre fuite, au moins au départ, lorsqu’elle n’avait pas encore disparu. Elles ont dû plutôt nous repérer par la suite. Mais a priori, cela revient au même. Car il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’elles ne vont pas nous souhaiter la bienvenue.

- Alors, capitaine, que comptes-tu faire ?

Voldain grommela.

- On pourrait tenter de les semer, si les élémentaux ont encore suffisamment de souffle.

- Cela va être dangereux, avec toute cette roche autour de nous…

- Bien sûr ! Il n’y a pas de fumée sans feu. Va donc dire aux autres de s’accrocher. Et que chacun prenne ses armes de jet. Ça va bouger !

- T’en as de bonnes, toi, râla la magicienne. A part Sylvienvif, personne n’a d’armes de jet. Les deux guerriers ne se sont pas encore abaissés à manier l’arme des faibles. Ils ne jurent que par l’épée.

Oxam courut néanmoins rejoindre le cavalier et le paladin sur le centre du pont. A la proue, Sylvienvif brandissait déjà son arc. Lui au moins n’avait pas besoin d’être sermonné. Les premiers ptérosauriens montés par les Ailenanes précédaient le navire tandis que d’autres l’accompagnaient à bâbord à distance respectueuse. Mais derrière, les poursuivants gagnaient du terrain. Le couloir, dans lequel le navire s’était engagé entre deux versants, obliquait plus en aval. En dessous, à plusieurs centaines de mètres, une vallée étriquée flanquée de parois abruptes ne laissait pas grande place aux manœuvres. La grande voile se gonfla à bloc, et les cordages craquèrent. Les élémentaux mettaient le paquet. Le navire pencha brusquement et s’enfonça dans le gouffre à grande vitesse. Le vent hurlait. La largeur du couloir ne dépassait pas trente mètres et rétrécissait dangereusement plus on descendait. Des saillies et des ressauts rocheux rendaient encore plus étroit le passage sinuant entre les falaises. Alvégor grogna en rampant pour s’agripper tant bien que mal au bastingage. Son cœur battait la chamade. Yvain lui ne lâcha pas son mât. Il ne comprenait toujours pas ce qu’il se passait. Surprises, les Ailenanes de tête laissèrent passer le navire sous leurs volatiles. Sylvienvif en profita pour décocher au passage plusieurs flèches. Un piaillement strident se répercuta, et un volatile transpercé chuta dans le précipice derrière le navire. Sa cavalière désarçonnée se perdit dans les airs avant de s’écraser avec la monture blessée au fond de la vallée.

Néanmoins, les Ailenanes du groupe de tête furent promptes à réagir. Elles s’élancèrent à la poursuite du navire qui s’enfonçait dangereusement entre les parois du précipice. Plusieurs guerrières portaient de petites arbalètes à double ou triple pistes, attachées à l’avant-bras et au poignet. D’autres en avaient de plus grosses, simples, à plus longue portée, mais plus difficiles à manier de conserve avec les rênes de leurs montures. Néanmoins, grosses ou petites, les arbalètes se pointèrent vers leur cible. Et les carreaux fusèrent, criblant le bois du navire. Mais la plupart trouèrent la grande voile carrée.

- Les garces ! jura le ranger en baissant précipitamment la tête. Elles vont nous faire écraser.

Cependant, le couloir obliquait brusquement à bâbord, et droit devant se dressait l’ombre d’un contrefort montagneux beaucoup trop élevé pour pouvoir espérer le surmonter. Or le navire s’en rapprochait dangereusement. Voldain n’avait plus d’autre solution que de suivre le corridor, sans savoir où il menait. Il n’avait plus du tout de visibilité. Mais qui y avait-il après le virage ? Et si c’était un cul de sac ? Le navire s’écraserait alors contre le mur, pulvérisé en morceaux de bois… L’angoisse l’étreignit, ses tripes se nouèrent, et il ravala sa salive, englouti par l’ombre de la paroi rocheuse.

- Cramponnez-vous ! beugla l’Elfe.

A quelques mètres de la paroi qui lui faisait face, le navire accomplit une brusque embardée, et s’engagea in extremis dans la continuité de la vallée. Mais le boyau s’achevait là, et fort heureusement dans le vide. Voldain expira un « Ouf ! » de soulagement. L’esquif quitta l’abri du dangereux couloir. Il abandonna les versants pour émerger dans les airs, poursuivi dans son sillage par une multitude d’insupportables volatiles piaillant. A l’aval de la vallée étriquée, les monts s’étalaient dorénavant bien en contrebas. Et plus loin, érigée sur un promontoire, se dressait la masse imposante d’une forteresse. « Bon sang ! » s’exclama la magicienne. Car ce n’était pas seulement une forteresse. Une véritable cité ceinturée par des remparts avait été bâtie sur le sommet du promontoire. Au cœur s’élevait le château proprement dit, une énorme pagode sur plusieurs niveaux qui rétrécissaient progressivement vers le haut. Et tout autour les toits larges et évasés d’édifices plus petits s’enchevêtraient les uns au-dessus des autres pour recouvrir la totalité du sommet. A l’extérieur des remparts ne subsistaient plus que les falaises et le vide.

« Le pogue des Ayaks ! » s’exclama l’Elvien. Les autres ne comprirent pas, ou n’entendirent rien. La soufflerie des élémentaux était bien trop bruyante.

Les Ailenanes ne démordaient pas. Elles comblaient même leur retard. Voldain avait beau exhorter les élémentaux, le navire ne cessait de perdre du terrain. Bientôt, les chasseresses pourraient même oser l’aborder. Et les carreaux continuaient de fuser vers la grande voile.

« Cela ne va pas tenir bien longtemps » grogna Voldain. Tendu à craquer par le souffle garni des élémentaux invisibles, la voile, fragilisée par les carreaux, menaçait de se déchirer à tout moment. L’Elfe s’appuya sur la barre et le navire piqua du nez pour perdre encore de l’altitude. « Si nous devons nous écraser, autant que ce ne soit pas de trop haut. »

Deux carreaux sifflèrent à ses oreilles et se plantèrent dans le bois à quelques centimètres seulement de sa position. L’Elfe se retourna. Plusieurs Ailenanes progressaient rapidement vers lui. Elles seraient bientôt trop près pour qu’il puisse conduire l’esquif sereinement. Leurs volatiles se rapprochaient à grand renfort de cris stridents. Leurs ailes étirées et leurs griffes acérées n’avaient rien d’avenant. Leurs longs becs pépiant agrémentaient méchamment l’ensemble. Les garces aux trois-quarts nues éperonnaient sans vergogne leurs montures hystériques pour les exciter au maximum. « Va falloir me donner un coup de main ! » hurla le ranger à ses compagnons. Ce faisant, il se baissa sous le niveau du bastingage pour éviter de constituer une cible trop évidente.

Yvain entreprit de remonter le pont pour rejoindre le ranger. La tâche n’était pas aisée. La pente et le tangage rendaient périlleuse la progression du paladin, tout encombré qu’il était dans son armure de plates. Il manqua de chuter à deux reprises avant d’atteindre le bastingage de la poupe. Mais il arriva juste à temps pour accueillir les Ailenanes qui tentaient d’atteindre Voldain. Oxam, avec sa robe légère, eut moins de peine à les rejoindre.

Pendant ce temps, plusieurs Ailenanes entreprirent de contourner le navire, soit pour le dépasser, soit pour le longer et le remonter jusqu’à la proue. Sylvienvif, qui s’y tenait, les accueillit à grand renfort de flèches bien ajustées. Entre les mains de l’Elvien, l’arc de Voldain accomplissait des merveilles. La corde se tendit et se détendit à plusieurs reprises. Les flèches, accélérées par la vitesse du navire, emportèrent avec elles plusieurs des assaillants. Ainsi un ptérosaurien poursuivit sa course avant de se rendre compte que sa cavalière n’était plus sur lui. Celle-ci, le cou transpercé d’un projectile, avait lâché rênes et monture pour leur préférer les airs. Une autre reçut une flèche en plein dans l’abdomen. C’était une misère de devoir tuer de si belles femelles… Un volatile se vit à son tour larder le flanc, et il s’effondra brusquement. Mais comme il frôlait le navire, il manqua de peu de s’écrouler sur le pont. L’Ailenane qui le montait se jeta désespéramment au bas de la monture, et s’agrippa in extremis au bord du navire, évitant de justesse une chute fatidique. Mais Alvégor, qui traînait par-là, surgit de derrière le bastingage pour lui éclater les mains agrippées au bois à grands coups de son épée à deux mains. La chasseresse hurla à son tour en sombrant dans le vide. Cependant le cavalier regrettait déjà son geste. Nonobstant la grimace de terreur et de douleur qui avait défiguré son visage, la garce était voluptueuse à souhait, de quoi faire bander des bataillons de guerriers alités. Trop tard pour les remords. La gueuse s’écrasa comme une crêpe quelques secondes plus tard en contrebas. Seuls ses ongles brisés, incrustés dans la rambarde, et des morceaux de phalanges sanguinolents rappelaient au cavalier ce que l’Ailenane avait été.

A l’arrière, les chasseresses initièrent l’abordage par la poupe. Voldain se baissa encore un peu plus pour se dissimuler derrière le bastingage, le bras enroulé pitoyablement contre la barre. Il ne devait à aucun prix la lâcher. Le Pur de la Mastrie se dressa devant lui pour le protéger. Le premier volatile qui s’approcha projeta ses griffes sur le bouclier, tandis que son long bec chercha à percer le heaume du paladin. Quant à sa cavalière, elle tenta d’atteindre le ranger à l’aide de son long trident. Yvain trancha les pattes du monstre horripilant. Le volatile s’affala sur le navire, culbutant sa maîtresse cul par-dessus tête. Oxam accueillit sournoisement cette dernière, dagues aux poings. Elle lui ouvrit la gorge proprement avant qu’elle ne puisse se relever. Et Yvain rejeta du navire à grand coup de bouclier le ptérosaure aux pattes tranchées.

Mais déjà les autres suivaient. Le paladin les repoussait tant bien que mal, protégeant le ranger de son bouclier. Cependant, tandis que les premières tentaient de le neutraliser, celles qui se trouvaient derrière continuaient à user de leurs pernicieuses arbalètes. Plusieurs carreaux vinrent s’enfoncer dans les plates et le bouclier du paladin. Parfois les tirs n’étaient pas aussi heureux, et l’une des Ailenanes qui s’était précipitée sur la poupe fut touchée de plein fouet par le carreau d’une de ses compagnes.

Oxam ruminait assise et appuyée contre le bastingage à l’exemple de Voldain, à quelques pas seulement du paladin. Elle prépara ses incantations en priant le ciel qu’un ennemi ne vienne pas la surprendre. Elle hoqueta d’effroi lorsque l’un des volatiles l’enjamba avant de s’écrouler plus loin la panse éventrée par l’épée d’Yvain. Fort heureusement pour la magicienne, la cavalière n’avait pas suivi sa monture. Son cri d’horreur se perdait déjà loin derrière bien en contrebas. Oxam acheva sa préparation alors que le paladin continuait à avoir fort à faire contre les tridents et les griffes de trois chasseresses et de leurs volatiles. Alors elle se releva, fit bravement face à la nuée lancée à la poursuite du navire, et projeta dans le tas une boule lumineuse qui jaillit de ses paumes ouvertes. La boule aux flammes rouges vola sur quelques mètres avant d’exploser au cœur de l’essaim. La déflagration et les flammes qui s’ensuivirent carbonisèrent une bonne vingtaine de guerrières et leurs montures, qui tombèrent comme des mouches pour s’écraser à plusieurs dizaines de mètres sur la terre ferme. Une douzaine encore fut emportée par le souffle violent de la rouge explosion, cavalières désarçonnées, volatiles déstabilisés. Et les autres s’écartèrent prudemment en tirant sur les rênes de leurs montures afin d’éviter d’être atteintes à leur tour par les flammes trop vives et brûlantes.

Cependant, Voldain qui n’y voyait plus grand-chose, continuait à garder le cap droit vers le promontoire et sa forteresse. Le navire fonçait vers le pogue et ses innombrables toitures évasées. Mais une trentaine d’Ailenanes, encore, n’avaient pas lâché prise et continuaient la poursuite. La partie était loin d’être gagnée. Les carreaux pleuvaient toujours par intermittence sur la grande voile, la criblant de petits trous qui s’agrandissaient avec le souffle des élémentaux. Et dans un craquement odieux ce que le ranger redoutait tant ne manqua pas de se produire. La voile se déchira. Une trouée énorme apparut dans le tissu gris, et les lambeaux libérés virevoltèrent au vent. L’esquif perdit de l’altitude. Voldain eut beau redresser la barre, ordonner aux élémentaux de freiner le navire, celui-ci plongea vers le sol pour la plus grande horreur de ses occupants désemparés.

Alors les Ailenanes délaissèrent le navire incontrôlable. Elles l’accompagnèrent toutefois, hors de portée des flèches de l’Elvien ou d’un nouveau sortilège de la Bâtarde. Les garces voulaient assister au spectacle sans se salir. L’embarcation fonça vers la citadelle. Les toitures se rapprochèrent. Sur un dernier ordre désespéré de Voldain, les élémentaux s’appuyèrent sur la coque du navire pour en ralentir la chute. La vitesse décrut, mais le promontoire ne s’en rapprochait pas moins. Autour de la forteresse, c’était le vide, et plus loin encore, des versants décharnés où il n’y avait pas une place pour se poser. Il n’y avait qu’un passage étroit qui reliait les montagnes au pogue. Un pont de pierre enjambait le gouffre avant de s’arrêter net à quelques mètres de l’entrée de la cité. Un pont-levis relevé permettait de franchir ces derniers. Sur les cols aux alentours, se trouvaient d’autres pagodes. On pouvait même distinguer des baraquements et des tentes de soldats à proximité. Mais tout cela était désormais hors de portée. Il était trop tard pour virer de bord. Voldain maintint le cap, agrippé et enlacé à la barre, les ongles incrustés dans le bois tellement il était crispé. Le pogue serait sa destination. Les toits constitueraient une maigre piste d’atterrissage. Ses compagnons effarés se calèrent du mieux qu’ils purent pour surmonter le choc à venir. Couché sur le pont, Alvégor n’en finissait plus de se lamenter. Plus jamais il ne quitterait la terre ferme, se promit-il en couinant, si toutefois l’occasion lui en était encore donnée.

La force des esclaves élémentaux s’avéra inespérée. Et ce fut presque en douceur que le navire dépassa les premiers remparts hérissés tout autour de la cité. De curieux soldats en armes amassés sur les courtines contemplèrent le bateau volant cingler au-dessus de leurs têtes stupéfaites. Des archers lardèrent vainement leurs traits sur la coque. Ils n’avaient visiblement que ça à faire que de gaspiller leurs flèches. Le navire à la voile déchirée allait sombrer. Voldain vira de bord juste à temps pour éviter de percuter la plus haute pagode, a priori le château du maître des lieux. Puis, dans un vacarme de bois éclatés le navire s’écrasa sur les toits des masures agglutinées à proximité. Un épais nuage de fumée s’éleva de la zone d’impact, accompagné du fracas de charpentes et de murs effondrés.

Oxam, étendue au milieu d’un imbroglio de bois fendus et de débris, toussa douloureusement en ouvrant les yeux. Elle eut à peine ouvert les paupières qu’elle se découvrit cernée par de curieux soldats et par des chasseresses en prime. Elle gisait dans les décombres du navire et les gravats de bâtisses en ruines au milieu de volutes poussiéreuses. Elle ouvrit la bouche mais l’un des soldats lui tira violemment la tête par les cheveux tandis qu’un autre lui bâillonnait la gueule et qu’un troisième lui attrapait brusquement les mains pour les entraver. Inutile de résister. Les garces avaient dû prévenir ses agresseurs de ses talents de magicienne.

Les soldats étaient un peu plus petits que les Ailenanes. Des petits hommes ou presque, à la pilosité abondante qui virait du brun à l’orangé. A mieux les regarder, ceux-là n’avaient plus grand-chose d’un être humain. Ils ressemblaient plutôt à des orangs-outans ou à de grands babouins, avec la forte odeur animale qui allait de pair. Leurs grognements et glapissements en disaient encore plus long sur leur brillante élocution. A côté d’eux, les Ailenanes qu’elle honnissait passaient pour des déesses. Pourtant les soldats revêtaient des armures et portaient des armes brillamment ouvragées. La corpulence et la physionomie des habitants du pogue étaient surtout trompeuses. L’art guerrier de ses agresseurs n’avait visiblement rien à envier aux armuriers de la Flañesse, et dévoilait pas mal d’accointances avec les artisans des royaumes lointains du Levant. Encore une bizarrerie d’Ivalia à méditer.

On la releva sans ménagement. Sa robe somptueuse était nimbée de poussière et déchirée par d’innombrables échardes qui lui meurtrissaient la peau. Elle aperçut ses compagnons plus loin qui subissaient le même sort. Au moins ils s’en sortaient tous vivants. Les soldats les extirpèrent des décombres, escortés par des Ailenanes tout-sourire. Les garces lui chatouillèrent méchamment le dos à l’aide des pointes de leurs tridents. Leur cheftaine s’avança même vers elle et lui fit l’honneur d’une balafre sur la joue à l’aide de son épée. C’était une odieuse créature brune à la peau blanche. Bien que possédant un visage ovale et impassible aux yeux bridés, la belle était de loin la plus provocante de ses congénères. Culotte argentée à la taille et simples lanières dorées maintenant une poitrine ferme et gracieuse, l’Ailenane affichait une prestance sans équivalent. Elle dégageait une aura de crainte et de respect. Même les hommes-singes n’avaient d’yeux que pour la belle. Et encore baissaient-ils benoîtement la tête dès que celle-ci les observait. « Poupée », entendit-elle l’une des chasseresses l’appeler. Un nom qui lui convenait à souhait. Oxam n’aurait pas trouvé mieux. La cheftaine des garces rengaina placidement son arme après avoir tracé son sillon sanglant sur la joue de la magicienne. Le sang perlait sur son visage jusqu’à goutter sur la robe qui n’en demandait plus tant.

Et ce fut bon gré mal gré que les héros de sa sainteté furent menés en tant que prisonniers au travers des ruelles de la cité en direction de l’énorme pagode.